Il y a 20 ans, je voulais écrire, raconter, dénoncer et faire vivre quelques émotions

par Jean-François Racine

« Le 19 août 2003, il y a 20 ans, je rentrais très intimidé et trop bien habillé pour une première journée au Journal de Québec. Jeune baveux finissant en droit, 23 ans, jamais écrit de véritable texte journalistique, pas d’études dans le domaine.

Bref, des probabilités élevées de se casser les dents. Mais je voulais écrire, raconter, dénoncer et faire vivre quelques émotions.

Les deux premiers jours, j’ai essayé de rédiger un papier sur des écoles secondaires de Québec qui tentaient de resserrer leur code vestimentaire. Je suis parti avec le photographe Karl Tremblay pour trouver des jeunes à Place Laurier et à Expo-Québec. Le 21 août, on faisait la "Une" en disant aux adolescentes de se cacher le nombril.

Pendant trois ans, j’ai tenté d’apprendre ce métier. Parmi ceux que je voudrais remercier, plusieurs sont décédés. On m’a finalement octroyé un poste de journaliste quelques semaines avant de nous foutre dehors pour 16 mois de lock out au printemps 2007. Avec le recul, ce fut une expérience extraordinaire, malgré un contexte pénible.

Nous sommes finalement revenus au bercail pour vivre de belles années. Lancé commercialement, notre petit journal n’aurait peut-être pas survécu. On ne le saura jamais.

Dans mon cas, dès 2010, ce fut l’Afghanistan deux fois, Haïti, le Rwanda et le Tour de France cinq fois. Plus près de nous, il y a eu la crise étudiante, L’Isle-Verte, Lac-Mégantic, la fusillade de la Mosquée, la nuit de l’Halloween et le meurtrier au sabre. Sans compter des séries sur les usines à chiots, l’itinérance, la SAQ, les pires locataires au Québec et les arnaques amoureuses.

Parallèlement à ces couvertures, la confiance du public a chuté, comme les revenus d’ailleurs. En 2012, les étudiants en grève ont commencé à nous détester, Trump s’est mis à gueuler en 2016 et la pandémie a fait exploser les critiques quatre ans après. Un fait demeure : les gens veulent encore être informés. Et les passionnés qui ont survécu dans le métier veulent juste continuer d’y travailler. Partout, des médias ferment et des coupures réduisent les effectifs. Au JdeQ, nous étions 300 en 2003. Nous ne sommes plus qu’une trentaine. Même le plaisir de bosser ensemble dans une salle de rédaction s’est envolé. Il reste quoi ? Des convictions.

Un spotted débile, deux complotistes, une vidéo de chat et trois recettes de cuisine, c’est ce que vous voulez comme source d’information ?

Même si le contenu est parfois faux, plus de 30 % des gens s’informent uniquement sur les réseaux sociaux où 60 % des liens ne sont jamais ouverts.

Dans un « écosystème » en bonne posture, il faudrait un diffuseur public en santé mais avec des compétiteurs privés capables de livrer bataille. Lorsqu’il ne restera que Radio-Canada, la liberté de choisir aura disparu.

Pour sauver ce qui reste, j’ai cumulé neuf ans d’implication avec le SCFP, deux ans avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec pour protéger notre travail et plus de cinq ans à donner environ 250 ateliers dans les écoles sur les fausses nouvelles et la désinformation pour le nouveau CQEMI. En espérant que mes deux garçons auront autre chose que TikTok comme source d’actualité.

Le combat actuel est une question de survie. Au fil des années, les géants du web ont englouti la publicité, l’affluence et les clics. Bien sûr, nous avons commis quelques erreurs stratégiques mais à chercher le coupable, on ne trouve jamais de solution. Certains ne veulent pas payer d’abonnement, refusent le mur payant et critiquent les demandes de subvention. Comment le modèle d’affaires peut-il être viable avec seulement des dépenses ?

Google et Facebook n’ont aucun journaliste à leur emploi et ne dépêchent personne pour couvrir les événements. Jamais. Et Ottawa ne peut pas forcer Meta à cesser de bloquer les nouvelles canadiennes.

Le projet de loi C-18 n’est pas parfait, mais c’est la meilleure idée depuis longtemps pour amener un peu d’eau au moulin et inscrire quelque chose dans la colonne des revenus. Ironiquement, on trouve encore d’étranges personnages qui pensent que Meta nous renvoie de l’auditoire et nous font faire de l’argent depuis 15 ans. Connaissez-vous une seule entreprise dans le monde qui redirige ses clients ailleurs pour enrichir le voisin ? Tous les réseaux sociaux n’ont qu’un seul objectif : vous gardez captif de leur plateforme le plus longtemps possible à chaque connexion. Rien d’autre.

Le professeur Jean-Hugues Roy estime les revenus liés au contenu journalistique à 210 millions pour Facebook et à 70 millions pour Google en 2020. Autrement dit, le contenu journalistique sur leurs plateformes est important puisqu’il s’agit de la part de leurs revenus publicitaires pour notre boulot. Même en redonnant un peu, Goliath continuerait de garnir ses coffres. Cette lutte est cruciale car le paquebot ne changera pas de cap du jour au lendemain.

En 2021, après un bras de fer similaire Facebook a décidé de mettre fin au blocage des contenus d’actualité sur sa plateforme en Australie. Grâce à l’entrée en vigueur de la loi et des millions de dollars de redevances versés, la situation financière des médias australiens s’est considérablement améliorée.

Bref, il s’agit d’un laïus trop long pour dire que je suis heureux d’avoir persévéré 20 ans dans un domaine qui n’a connu qu’une constante régression au cours de cette période.

Je ne vous annonce pas que je quitte la profession. Comme la plupart, j’ai regardé ailleurs mais sans vouloir vraiment abandonner le plus beau métier au monde.

Pour l’heure, j’ai envie de croire qu’il est possible pour les géants numériques comme Facebook et Google, qui bénéficient de notre contenu journalistique et profitent aussi de la publicité, de rémunérer les médias d’information de manière adéquate.

Un autre combat avant qu’il ne soit trop tard. »

Jean-François Racine, 19 août 2023


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