8 décembre 2012

Il existe de ces personnages qui transpirent de bonheur et qui donnent le goût à plusieurs de changer de vie avec eux. Ils ont vécu une multitude d’expériences et leur destin a pris une direction qu’ils ne pouvaient nullement anticiper dans leur enfance.
Albert Ladouceur
Yves Bilodeau, 50 ans, appartient à cette catégorie. Ça se palpe lorsqu’il déclare simplement qu’il possède un super boulot et qu’il habite au paradis. Bilodeau se trouve actuellement de passage à Québec, sa ville natale, avec l’équipe nationale de ski de fond; il occupe la fonction de technicien en chef du personnel de fartage et d’entretien du matériel.
Petit gars de Limoilou, paroisse Sainte-Odile, précise-t-il, Bilodeau a découvert le ski de fond avec Skibec au Mont Sainte-Anne à l’époque de Pierre Harvey. Il ne possédait pas le talent de son coéquipier et ami, mais suffisamment pour participer aux J.O. de Calgary, Albertville et Nagano ainsi qu’à six championnats du monde. Tout de même pas une feuille de route gênante.
«Pierre dominait tous les fondeurs du pays. Il a remporté des épreuves de la Coupe du monde à Oslo, la mecque de notre sport, et à Falun, en Suède, l’une des courses les plus réputées. Sa carrière n’a pas été autant médiatisée que celle de son fils sauf à Québec, où les médias ont toujours soigné les athlètes amateurs.»
Les fondeurs de ces années-là se débrouillaient avec des moyens limités. «Ça ne se compare nullement avec l’entourage de l’équipe nationale en 2012. J’aurais tant aimé que Beckie Scott et Sara Renner puissent profiter de toutes ces ressources. Pourtant, on ne remonte pas plus loin que les Jeux de Salt Lake City et Turin.»
Gardien de château
En 1995, après les championnats mondiaux, Bilodeau accepte de s’installer à Genève avec sa conjointe du moment, Anne-Marie La Rosa. Avocate diplômée de Laval, elle voulait se spécialiser en droit international et fréquenter l’Institut universitaire des hautes études internationales. Madame connaît d’ailleurs une belle carrière.
Un jour, elle remarque une petite annonce dans l’ascenseur de l’institution. Un de ses professeurs cherche un gardien de château. Confondant la nature de la fonction avec celle de maître d’hôtel, Bilodeau soumet sa candidature et décroche le poste au Château de Fortis à Serrières-en-Chautagne dans le département de la Savoie (France). Un lieu à une centaine de kilomètres de Genève.
«Lors de la première rencontre, les propriétaires me reçoivent à dîner dans le grand salon du château. J’étais impressionné. Je regardais partout. Juste dans le foyer, on pouvait entrer un arbre au complet. Le boulot consistait finalement à entretenir les lieux et à rénover des pièces. Au fil des ans, je suis devenu un ami de la famille plus qu’un employé.» L’expérience a duré cinq ans. Au moment où il obtient cette responsabilité, Bilodeau se propose pour le job de farteur de l’équipe canadienne. Il vise juste là aussi. Donc, ce gardien de château, l’été, devient le farteur des Canadiens, l’hiver.
Français d'adoption
Amoureux de la région Rhônes-Alpes, il achète une maison à Ruffieux, proche du château, et cachée parmi les vignobles. Il l’a rénové. Elle se situe à proximité du lac du Bourget, le plus vaste en France. «Ça prend deux heures et quart pour en réaliser le tour en vélo. Je dis souvent aux Français qu’ils auraient besoin d’une semaine de vacances et d’une carte de crédit pour faire celui du plus grand lac canadien.»
L’amour s’installe entre le Québécois, cette résidence et ce coin de pays. Il ne manquait plus qu’une flèche de Cupidon.
«Un jour, Agnès, une Française, se présente chez moi pour demander des renseignements sur le Québec. Elle deviendra amoureuse de son guide, dit-il. Nous vivons toujours ensemble; elle a un garçon de 15 ans, Étienne, qui adore le ski.»
Bilodeau ne reviendrait pas vivre au Québec. «J’aime venir y faire mon tour, revoir ma famille, mes parents qui habitent à Berthier-sur-Mer, mes amis, mais je ne quitterais pas Ruffieux. Je me trouve proche de l’Italie, de la Suisse, de Marseilles. Quand je quitterai mes fonctions avec l’équipe canadienne, je travaillerai dans la construction. J’ai d’ailleurs déjà commencé à rénover de vieilles fermes.»
Il attendra au moins après les Jeux de Sotchi en 2014. Puis, on se rend vite compte qu’il se plaît dans l’ombre d’Alex, le fils de son copain Pierre.
«Après les Jeux de Turin, j’envisageais un changement de boulot, mais l’annonce des prochains à Vancouver m’en a dissuadé. Maintenant, la progression d'Alex est fulgurante. Quand il entrait dans la salle de fartage à ses débuts, j’avais l’impression d’entendre et de revoir Pierre au même âge. Ce gamin, je l’ai connu dans le ventre de sa mère.»
Quand Harvey prendra le départ, cet après-midi, rappelez-vous que ses skis ont été préparés avec autant d’amour que Bilodeau en éprouve pour sa France d’adoption.
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