
Ulysse Bergeron
Le pharmacien Martin Gilbert a été condamné par son ordre professionnel à payer 40 000 $ pour avoir « obtenu des clients », sans leur consentement, par le truchement de programmes de soutien aux patients (PSP) financés par des géants de l’industrie pharmaceutique. Alors que le pharmacien fait appel de la décision, l’Association québécoise des pharmaciens-propriétaires demande de donner « plus de mordant » à la loi pour stopper ces pratiques.
Rendue en juillet, la décision sur sanction a rappelé que Martin Gilbert, propriétaire d’une pharmacie à Châteauguay, a obtenu des clients de deux programmes de soutien aux patients sans leur consentement. Cette pratique contrevient au code de déontologie des pharmaciens québécois.
Les PSP sont des programmes clés en main financés par des géants de la pharmaceutique et qui évoluent en marge du réseau public de santé. Ils offrent un service d’accompagnement des patients tout au long de leur thérapie pour des maladies complexes nécessitant des médicaments onéreux.
Le premier programme concerne la prescription de Calquence, un médicament d’AstraZeneca qui traite des types rares de cancers et dont le coût atteint 8200 $ par mois. Le deuxième programme est consacré au Remicade, de Janssen, qui traite des maladies inflammatoires à raison d’environ 6500 $ par mois.
Or, les pharmaciens établissent leurs honoraires en partie en fonction du coût des médicaments — environ 10 % du prix —, et donc la clientèle d’un PSP se révèle lucrative. Le coût annuel des médicaments de spécialité dépasse généralement 10 000 $ par patient.
À eux seuls, les services rendus pour le PSP du médicament Remicade se sont chiffrés à au moins 40 millions de dollars en huit mois, selon les documents du Conseil de discipline de l’Ordre des pharmaciens du Québec (OPQ). Ce seul médicament a ainsi rapporté des revenus près de sept fois supérieurs à la moyenne du chiffre d’affaires total des pharmacies, soit 6 millions de dollars par an, selon l’Association québécoise des pharmaciens-propriétaires.
Le syndicat de l’OPQ, à l’origine de la plainte contre Martin Gilbert, s’est dit « très inquiet à l’égard du risque de récidive » du pharmacien. Dans sa décision, le Conseil de l’OPQ a lui aussi estimé que le risque « demeure bien réel ». L’avocat de M. Gilbert a, pour sa part, soutenu que son client avait mis en place des pratiques pour réduire le risque de récidive, dont le fait de s’assurer d’avoir le consentement des patients.
Gilbert fait appel
Selon lui, l’interdiction de se faire recommander des patients « prive les patients de la possibilité d’obtenir des recommandations de personnes de confiance […], brimant ainsi leur droit reconnu […] de consulter “un autre professionnel ou une autre personne compétente” ».
Lors de son audience, M. Gilbert soutenait qu’une spécialisation dans une cinquantaine de molécules complexes, comme la sienne, lui permet d’offrir une « valeur ajoutée ». « En focalisant sur des pathologies précises, on devient un petit peu expert dans ces pathologies », avait-il défendu.
Président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires, Benoit Morin se dit « déçu » de la décision disciplinaire. Au-delà de la sanction financière, « très basse par rapport aux gains que [M. Gilbert] a fait », M. Morin estime que rien n’a été fait pour empêcher les PSP de diriger les patients vers une autre pharmacie que la leur.
Dans une enquête récemment publiée, Le Devoir constatait qu’en moins de trois ans, huit pharmaciens avaient été condamnés par leur ordre professionnel pour avoir obtenu des clients participant à des PSP.
« Peut-être qu’on est allés au bout de ce que l’OPQ peut faire, mais je ne suis pas sûr qu’on est arrivés au bout de tout ce que les autres régulateurs peuvent faire ou vont faire, notamment la RAMQ [Régie de l’assurance maladie du Québec], le ministère de la Santé », indique M. Morin, ajoutant qu’il y a d’autres recours possibles, « comme les plaintes au civil ».
« L’esprit de la loi, telle que je la comprends, est bafoué », avance-t-il, proposant de la modifier pour qu’elle ait « plus de dents ». Le modèle où les patients sont orientés vers des pharmacies existe ailleurs, indique-t-il, déplorant « les effets pervers » d’une telle pratique : « Aux États-Unis, c’est affreux, ce qui se passe. L’accessibilité de sa molécule va dépendre de la compagnie qui l’assure, par exemple. »

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