14 juillet 2023

La renouée du Japon, une plante invincible qui envahit le Québec

Jean-Louis Bordeleau

La plante est pratiquement invincible et sa croissance, exponentielle. La renouée du Japon, ennemie des propriétaires d’immeubles comme de la flore indigène, colonise silencieusement le Québec. Se débarrasser de « cette plante parfaite » constitue un véritable enfer pour quiconque trouve cette peste dans sa cour arrière.

Le bosquet dépasse Valérie Tchang de plus d’un mètre. Son équipe arrache les tiges une à une, puis déterre les racines avant de recouvrir le tout d’une bâche noire. « C’est très difficile et c’est décourageant, souffle-t-elle. Si on ne fait rien, dans deux semaines, ça va avoir repoussé de deux pieds. »

Les dommages de cette infestation de renouée du Japon en bordure de ce domicile de l’est de Montréal apparaissent clairement. Les branches transpercent l’asphalte de l’entrée de garage. Le feuillage envahit le carré de sable dans la cour. Si les racines étaient laissées à elles-mêmes, elles pourraient endommager les fondations du cabanon ou du système sanitaire. « C’est très dommageable pour les habitations », résume la chargée du projet du comité ZIP local.

Ce cas d’invasion de la renouée du Japon est loin d’être unique. « C’est l’espèce envahissante la plus signalée au gouvernement. Et de loin ! Elle s’est beaucoup propagée ces dernières années », confirme Marie-Ève Tousignant, biologiste au ministère de l’Environnement.

La renouée a déjà colonisé « toutes les régions méridionales du Québec », de Gatineau aux îles de la Madeleine en passant par les parcs nationaux. On la retrouve partout aux abords des rivières Saint-Charles, Chaudière, L’Assomption, Etchemin. Sa croissance « peut être exponentielle », puisqu’elle se dissémine facilement par le courant des rivières.

Aucun règlement n’empêche de la vendre au Québec, se désole Marie-Ève Tousignant, même si la renouée du Japon étouffe la biodiversité, contribue à l’érosion des berges et cause bien des maux de tête à des propriétaires.

La « plante parfaite »
Elle possède vraiment les caractéristiques de « la plante parfaite », confirme Claude Lavoie, un biologiste québécois ayant étudié la menace. « Ce n’est pas tuable ! »

Avec son feuillage dense, ses tiges de 3 ou 4 mètres de haut, sa croissance de 4 cm par jour, ses racines longues de 10 mètres, la renouée du Japon sécrète des toxines qui étouffent les plantes concurrentes : ce faux bambou a vraiment tout pour lui.

Qui plus est, cette plante exotique est jolie. C’est d’ailleurs pour cela qu’on la retrouve partout au Québec en dépit de ses origines asiatiques. Ses belles feuilles, ses fleurs blanches et son côté exotique lui ont permis de remporter plusieurs prix européens d’horticulture au courant du XIXe siècle. Dès lors, on a commencé à la vendre dans les pépinières du monde entier. On la trouvait encore sur des étalages de la Côte-Nord jusque dans les années 2000, selon le professeur Lavoie.

Jolie, mais incontrôlable. La négligence humaine est encore aujourd’hui responsable en grande partie de sa prolifération. Le ministère de l’Environnement mise donc sur une « réduction de sa propagation », à défaut de pouvoir l’éradiquer. « Les gens fauchent les tiges et vont porter ces résidus au bout du rang ou au fond de leur cour. Ça prend un morceau d’à peine un gramme pour que la plante repousse », explique Marie-Ève Tousignant.

D’où l’importance de jeter tous les résidus de renouée aux poubelles et de ne jamais la considérer comme un compost.

Tentatives d’éradication éparpillées
La renouée du Japon n’est pas une catastrophe écologique comme certaines maladies sylvestres importées d’outre-mer. Mais ce n’est peut-être qu’une question de temps avant qu’elle le devienne. La colonisation de la renouée en Europe atteint des proportions vertigineuses. Elle y est classée comme la plante le plus coûteuse pour la société. La facture liée aux dommages aux infrastructures et à son éradication s’élève à 425 millions de dollars canadiens par année uniquement pour la Grande-Bretagne.

Pour éviter d’en arriver là, des tentatives d’élimination se sont multipliées récemment de notre côté de l’Atlantique.

Par exemple, Michaël Leblanc, directeur de la Corporation du bassin de la Jacques-Cartier, dans la capitale nationale, travaille sur un « plan de lutte modifié année après année ».

« Lorsque les colonies sont prises rapidement en main, il est possible de faire de l’arrachage semaine après semaine et d’éradiquer la plante au bout de 3 ou 4 ans. Mais ça prend des efforts répétés. C’est mieux quand la colonie est relativement jeune et faible », dit-il.

Il faut compter au moins une décennie de travail pour venir à bout des pires colonies, selon les différents experts consultés par Le Devoir.

Arroser les plantes de glyphosate à l’automne constitue la solution la plus efficace. « L’herbicide, c’est le coup de massue, mais ce n’est jamais le coup de grâce », nuance cependant Claude Lavoie.

Une excellente façon de lutter contre ce fléau malheureusement enraciné au Québec, c’est de « laisser vos rives intactes », conseille enfin le professeur. « J’ai des exemples de rivières extraordinaires en milieu agricole où on a protégé la bande riveraine sur plusieurs mètres en laissant pousser les arbustes. Ils n’ont jamais eu de problème de plantes envahissantes. Elles ne sont pas capables de concurrencer une végétation bien en place. »

Sinon, il faut se rabattre sur l’arrachage et l’installation de bâches pour la priver de soleil et d’eau, à l’instar de ce que fait l’équipe montréalaise de Valérie Tchang. « On termine un projet qu’on a commencé en 2017, dit-elle. On a réussi à l’éradiquer… à 95 %. »