Martin Barras n'était pas venu au Tour de Beauce depuis 1993. A l'époque, il n'était qu'un entraîneur provincial en Alberta et il venait de se faire refuser un poste par la fédération nationale. On lui avait préféré un Européen. Treize ans plus tard, il revient au pays des jarrets noirs comme l'un des entraîneurs les plus respectés sur la scène cycliste internationale. Et il n'est pas près de revenir dans le giron canadien.

Assis devant une pizza sur la terrasse ensoleillée d'un restaurant de Saint-Georges-de-Beauce, hier après-midi, Barras passe complètement inaperçu. Ce n'est pas le cas en Australie, son pays d'adoption. Il se souvient que la plus jeune de ses deux filles était née depuis à peine quelques minutes qu'un voisin à l'hôpital lui demandait un autographe. Barras lui a remis le poupon le temps de répondre à sa demande...
Quatre ans plus tard, Barras est encore abasourdi en racontant l'anecdote. II admet que cette reconnaissance n'est pas complètement désagréable, mais il préfère de loin l'anonymat beauceron. Pendant que les grosses équipes logent au Georgesville, le bel hôtel du centre-ville, Barras et son équipe sont installés dans les résidences du Cégep Beauce-Appalaches.
« Je suis traité comme n'importe quel autre coach et je l'apprécie », affirme Barras, qui dirige l'équipe southaustralia.com-AIS, essentiellement composée de pistards en développement, dont un champion olympique.
Après un succès inespéré à la tête de l'équipe britannique de piste aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000, Barras est retourné aux antipodes à titre d'entraîneur-chef de l'équipe australienne sur piste. Il avait d'abord refusé cet emploi, jugeant suicidaire de succéder à une légende comme Charlie Wash. L'histoire serait trop longue à raconter, mais c'est sa femme, une Australienne, qui a manigancé pour que son mari accepte le poste.
Force est de constater que les appréhensions initiales du p'tit gars de Sainte-Foy n'avaient pas lieu d'être.
Sous la férule de Barras, les pistards australiens ont cassé la baraque au vélodrome olympique d'Athènes, en août 2004, remportant cinq médailles d'or, trois d'argent et deux de bronze, un record. Le contrat du Québécois a été reconduit pour un autre cycle olympique...
Très heureux en Australie - il est devenu citoyen en 2004 - Barras n'envisage pas un retour au Canada.
« Ce n'est pas pour être baveux, mais j'ai à mes yeux la meilleure job au monde. Je ne pourrais pas trouver mieux que ce que je fais là. Je n'ai forcément pas d'intérêt à partir. Et je ne vois pas les conditions au Canada pour être capable de le faire. La seule chose que je vois, c'est qu'à un moment donné, ça va peut-être me tenter de repartir un autre programme. »
Barras rêve aussi que ses filles, Émilie (7 ans) et Madeleine (4 ans) soient en contact avec la culture québécoise, qu'il défend farouchement.
Or, c'est pour des raisons familiales, entre autres, que Pierre Lafontaine est rentré au Canada, l'an dernier, après avoir occupé un poste similaire dans la natation australienne.
Quand il a appris que Lafontaine, qu'il croisait fréquemment en Australie, avait pris la direction de Natation Canada, Barras s'est dit « bonne chance ». Il se souvenait avoir croisé l'ex-entraîneur-chef Dave Johnson dans un studio de Radio-Canada lors des Jeux d'Athènes. Johnson suait à grosses gouttes et renvoyait l'image d'un homme qui venait d'éviter le peloton d'exécution.
« Pierre est un excellent opérateur et il a les qualités pour réussir, mais il va avoir besoin d'une volonté politique pour le supporter, prévient Barras. Le Canada sera-t-il capable de soutenir ces efforts sur une période suffisamment longue pour changer la culture et obtenir des résultats ? Pierre avait beaucoup de pression en Australie, mais il avait aussi beaucoup de ressources. Le sport d'élite là-bas est très professionnel. Ici, c'est moins évident. C'est clairement un gros défi. »
En revanche, Barras estime que le renouveau de la natation est moins compliqué à envisager que celui du cyclisme.
« La natation canadienne a été une des grandes puissances mondiales pendant de nombreuses années. Il leur reste encore l'infrastructure de base. Ils ont vraiment quelque chose sur quoi bâtir. »
Comme quoi l'occasion ratée de 1993 ne risque pas de se représenter pour la fédération canadienne de cyclisme.
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