automne 2007

Crevé mais content

par Gilles Morneau

Trente-huit minutes pour réparer une crevaison. « Wow ! T'aurais dû le faire homologuer, c'est sûrement un record Guinness », me dit un ami après coup. Zut, j'ai manqué ma chance de devenir célèbre. Au moins, ça me fait une bonne histoire à raconter. Ladite crevaison s'est produite au bout d'un rang près de Baie-Saint-Paul, à tout juste 500 m de la ligne d'arrivée du Défi cyclosportif de Charlevoix, en juin dernier. « Si près de l'arrivée, ça te tentait pas de finir à pied ou en roulant sur la jante ? » rajoute l'ami. Non, c'étaient des roues empruntées, j'allais tout de même pas les retourner détruites. Par contre, la même chose est arrivée à Mat Toulouse au même endroit et lui n'a pas hésité à rouler à plat. On en rigolait après la course : « Bof, ça vaut juste mille piastres, ces rims-là... »

Mathieu participait à la troisième étape du Grand Prix de Charlevoix, qui avait lieu le même jour, sur le même parcours, mais sur 128 km au lieu de 83. C'est Ti-Mike LeBlanc qui a eu l'idée de faire cette cyclo, un excellent entraînement en côtes, à deux semaines du Raid Vélo Mag. Et pourquoi n'ai-je pas fait la version de 128 km, avec les vrais compétiteurs ? Parce qu'il faut aussi faire le contre-la-montre et le critérium, critérium où quatre coureurs et coureuses se sont blessés sérieusement en faisant une chute. « Les maîtres prennent beaucoup de chances pour pas grand-chose », résumait le lendemain un Pierre-Étienne Grégoire tout croche, défiguré du derrière dans l'hécatombe. La bonne nouvelle est que son vélo est intact.

Je disais donc que quand ma roue arrière a fait « pssshh », je n'ai ressenti aucune frustration. J'avais les jambes en compote, l'entraînement costaud était fait, le but atteint. J'ai donc mis le flasher et je me suis arrêté au bord d'une clôture, en compagnie des chevaux et des vaches, devant un paysage géant, débordant de ciel, de champs et de montagnes, comme seule Charlevoix sait les faire.

Mon vélo est un laboratoire ambulant, et les roues que je testais ce jour-là sont excellentes sous tous les rapports sauf un : leur diamètre est un poil trop grand, assez pour compliquer le montage d'un pneumatique. En clair et en plus grivois, sur ces roues, un pneu est aussi dur à mettre qu'une mère supérieure. Quelques jours auparavant, j'avais monté deux Michelin neufs sur ces jantes, au prix d'efforts surhumains et de quelques mots déplacés, comme ceux de la dame qui essaierait d'enfiler sa robe de mariée dix ans plus tard. Ma blonde, voyant le travail, m'a rappelé que ces pneus étaient ceux qu'on avait commandés spécialement pour son vélo et que j'avais promis de lui installer depuis belle lurette. Oups, d'accord mon amour, je vais les monter sur tes roues et en mettre d'autres sur celles-ci. Grrr, c'est reparti pour deux batailles de démontage et deux autres de montage. J'aime pas quand les objets me résistent.

Revenons aux vaches, aux chevaux et au gars crevé. Maniant habilement une armada de leviers, j'ai extirpé et changé la chambre à air, puis j'ai tout remonté, probablement en pinçant fort cette dernière. Mon gonfleur au CO2 a bien fonctionné, mais l'air a fui allègrement, comme Floyd Landis devant la justice.

Un bon samaritain s'est arrêté et m'a tendu une bonbonne de latex pour les boyaux. « Es-tu fou ? L'étiquette indique 17,99$ », que j'ai dit. « Ça me fait plaisir de te la donner, j'aime bien te lire. En échange, écris-nous encore de quoi sur l'amour », a-t-il lancé, déjà reparti.

« L'amour ? Euh... OK, promis... » J'ai injecté le liquide mousseux sous pression, qui lui aussi a fui, comme Jan Ullrich lorsqu'on l'accuse de triche. J'ai recommencé l'opération démontage les deux mains dans la mousse gluante. Ti-Mike, inquiet de ma disparition, s'est pointé et s'est payé ma tête : « Pas fort, Gilles. Pour une compétition de vélo de montagne, tu utilises toujours un pneu neuf, bien adapté, mais ici, tu arrives avec des pneus usés ! Tu aurais fait quoi si tu avais crevé dans les premiers kilomètres ? » « J'aurais réparé, j'aurais chassé comme un malade et j'aurais eu mon entraînement pareil. Je me fous du résultat final, c'est une cyclosportive, pas une course. Assez parlé, passe-moi une tripe ! »

Trois cent vingt-cinq coups de minipompe plus tard, je remontais en selle et franchissais triomphalement la ligne d'arrivée, juste de l'autre côté de la butte.

En gossant après ma roue pendant ces 38 minutes, j'ai eu le temps de saluer des dizaines de petits pelotons, de voir des visages heureux ou déconfits. Isabelle est passée, première des filles, yes ! À mes côtés, un étalon fringant galopait le long de la clôture, s'amusant à faire la course avec les cyclistes. J'étais bien. La béatitude m'a enveloppé et les mots demandés sur l'amour sont venus tout seuls...

Je t'aime, toi, cycliste anonyme
Pour ce geste magnanime
J'aime ta bonbonne d'où jaillit le latex
Qui dégouline sur mon index
Je vous aime, hardis guerriers du dimanche
Qui devant les côtes retroussez vos manches
J'aime vos regards déterminés
je compatis devant vos regards minés
Je vous aime, routes de Charlevoix
De la mer aux montagnes, vous tracez la voie
J'aime la côte à Matou, celle de Saint-Irénée
Même quand les jambons veulent m'exploser
J'aime ma compagne
Surtout lorsqu'elle gagne
J'aime rouler en gang
Sur de si jolies routes de campagne

...Mais j'aime mieux le vélo de montagne.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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