mai 2007

Sur un nuage

par Gilles Morneau

Ce n'est pas tous les jours qu'un cycliste fait la première page des journaux. Il y a Lance en juillet sur les Champs-Élysées. MHP quand elle gagne au mont Sainte-Anne. Charles quand il a le malheur de dire « Tour de France » en conférence de presse. Pourtant, trois jours durant, en février, le jeune cycliste Alexandre Morin a fait la une du Soleil. Pas parce qu'il avait gagné une course, mais parce qu'on le cherchait après qu'il eut disparu dans la tempête.

« C'est un de tes amis, papa ? » Mon fils Zac pose la question chaque fois qu'un cycliste fait la manchette. Souvent, je réponds par l'affirmative, après un moment d'hésitation, ému par l'exploit accompli. Cette fois-ci, le noeud dans la gorge est encore plus gros quand j'explique à fiston la disparition d'Alexandre. J'essaie d'imaginer la douleur de ses parents. Impossible d'imaginer la douleur de ses parents.

Le dimanche suivant, lendemain des obsèques, la photo d'Alexandre paraît une dernière fois. Comme tous les matins au déjeuner, Zac, qui apprend à lire, déchiffre les grands titres du journal. « "Hom-mage-à-un-cham-pi-on." C'était un champion, papa ? » À nouveau, je ravale le motton et balbutie : « Il a pas eu la chance de le devenir. Paraît qu'il était très bon; il gagnait des courses, faisait des podiums aux Mardis de Lachine. »

Ce soir-là, alors que le rituel de lecture d'avant-dodo tire à sa fin, Zac demande à brûle-pourpoint :

- Alexandre, il est au ciel avec grand-maman ? » Oups, hésitation... motton... improvisation.

- Oui. Pendant que tu t'endormais ici le soir de la tempête, des ailes ont poussé dans son dos et il s'est envolé tout doucement. Il a remonté à travers le tourbillon des flocons de neige jusqu'à ce qu'il arrive sur le grand nuage des cyclistes.

- Y a un nuage pour les cyclistes ?

- Ben oui, c'est un coin du ciel où ils se retrouvent. Un immense nuage, tout blanc, avec des rivières de lait et des montagnes de ouate entrecoupées de sentiers moelleux et de routes superbes. Là-bas, t'as toujours le vent dans le dos et c'est faux-plat descendant partout. Les routes sont lisses comme du marbre, et pas l'ombre d'une automobile. Les sentiers ont du flow, t'as à peine besoin de pédaler, t'avances juste en pompant ta suspension. Et si jamais ça monte, tu déploies tes ailes d'ange et ça y va tout seul.

- Y a aucune auto ?

- Non, les amateurs de chars, ils sont sur le nuage gris à côté. Et les fumeurs, sur le gros, gros nuage noir plus loin.

- Raconte encore !

- Quand Alex est arrivé sur ce nuage, il était un peu perdu. Saint Pierre n'était pas là pour le recevoir. C'est Robert Brisson qui l'a accueilli et lui a présenté tout le monde.

- C'est qui, Robert Brisson ?

- C'est un papa comme moi (motton), qui faisait de la course aussi, mais sur route; un soir qu'il retournait chez lui à vélo, il s'est fait frapper par un camion qui ne s'est même pas arrêté. C'est triste et c'est choquant.

- À qui Alex a été présenté ?

- Sûrement à Fabio Casartelli, le champion olympique qui a passé tout droit dans une descente au Tour de France. Peut-être à d'autres vedettes du Tour, comme Tom Simpson et Marco Pantani. Mais eux, je suis pas sûr, ils sont peut-être allés directement en enfer, parce qu'ils se dopaient.

- Si tu te dopes, tu vas en enfer ?

- Non, juste si tu te fais pogner. Je disais donc que tout là-haut, sur le grand nuage blanc, les cyclistes qui ont quitté la Terre trop vite se rejoignent et roulent et roulent toute la journée sans s'arrêter pour manger ou faire pipi. Comme en course, quoi. Justement, des fois, ils se font des petites courses, juste pour le fun. Guy Morin, qui vient d'arriver sur le nuage, organise déjà les compétitions. On dit que c'était un grand coureur, un fin stratège.

- Stratège ?

- Oui, quelqu'un de rusé, qui connaît les bonnes tactiques pour gagner. Il paraît que depuis qu'il est là-haut, il donne des conseils aux outardes qui passent par là.

Maintenant, elles volent plus en voiliers, elles font des bordures !

- Des bordures ?

- Je t'expliquerai une autre fois. Hé, question-quiz : devine qui donne le signal du départ des courses ?... Langue au chat ?... C'est le bras droit de Mark Breton !... Est bonne, hein ?

- ...?

- Tu sais, y a aussi des enfants là-haut. Y a sûrement (motton) Raphaël et Laurie, les enfants de Pierre Lavoie, victimes de l'acidose lactique.

- Ceux sur l'affiche dans notre salon ?

- Oui, qui pédalent au bord du Saguenay. Et un ami du Lac-Saint-Jean vient juste de les rejoindre, Simon Boily...

- Ton ami Simon Boily ??

- Non, pas celui-là, un autre, encore plus jeune, juste 23 ans. Mon ami Jude l'a coaché en vélo de montagne; il dit que c'était un vrai bon petit gars. Il faisait un grand voyage en vélo en Amérique du Sud. Le mois passé, en Bolivie, il est tombé en bas d'une immense falaise le long de "l'autoroute de la mort". Bon, c'est l'heure du dodo. Mais avant (motton), je veux que tu me promettes quelque chose : toujours faire très attention quand tu roules à vélo. Y a déjà bien assez de monde sur ce nuage.

- Promis, papa, mais toi aussi, faut que tu sois prudent.

- T'as raison (gros motton), je te le promets. Bonne nuit, mon loup. »


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