hiver 2007

Petit Joe le trucker

Gilles Morneau

« It's story time again. » Y a personne qui dit cette phrase comme Tom Waits, assis à son piano, la tête penchée sur le côté, les yeux à moitié fermés à cause de la fumée de sa cigarette, la voix rocailleuse comme un chemin en 0-3/4 pas roulable.

Y a personne comme lui pour raconter ces histoires d'errance, de bleds perdus, de nuits brumeuses. La meilleure, c'est celle de Big Joe le camionneur, Big Joe qui, un jour, au sommet d'une côte, s'est retrouvé devant un autobus scolaire déchargeant sa cargaison d'enfants au milieu de la rue. Pour éviter la collision, Big Joe a donné un coup de volant et pris le décor. Il a sacrifié sa vie pour sauver celle des enfants.

J'ai aussi une histoire de camionneur. Elle se passe un vendredi, à la fin d'octobre, l'an dernier. Il est 17h30. Big Joe est au volant de son camion-remorque de 45 pieds. Il roule rue Fairway, dans le parc industriel de Lachine. Y fait pas beau. Il a neigé plus tôt, et c'est maintenant une pluie glaciale qui s'abat sur la ville.

Un peu plus loin, Robert Brisson roule à vélo, tout seul sur cette large rue à deux voies. Il rentre de son travail au Centre Peak, où il entraîne d'autres cyclistes, la plupart compétiteurs comme lui sur les circuits routiers du Québec. Voyant le mauvais temps, Sylvie, sa compagne depuis l'âge de 15 ans, lui a offert d'aller le chercher en voiture. Il n'a pas voulu. Il s'était dit qu'il roulerait au travail jusqu'à la fin d'octobre, c'est donc sa dernière sortie. Il est bien habillé et il sera prudent, promis. Il est comme ça, Robert. Discret, timide, il ne veut pas déranger.

Big Joe et son mastodonte s'amènent derrière Robert. Big Joe roule vite, il ne fait pas son arrêt obligatoire avant la voie ferrée. L'impensable se produit, on ne sait pas pourquoi ni comment. Ce qu'on sait, d'après les témoins de la scène, c'est que Big Joe ne ralentit pas après l'impact. Il traîne Robert sur 200 m avant de lui passer dessus. Son vieux Rossin, ou ce qu'il en reste, racle le bitume, accroché sous les roues. Deux kilomètres plus loin, Big Joe s'arrête, arrache le vélo de sous son camion et le dissimule dans les hautes herbes. Il repart aussi vite, et on ne le reverra plus.

À la lumière des témoignages recueillis sur les lieux, son frère Alain conclut, la rage au coeur : « Robert ne fut pas victime d'un accident, mais plutôt d'un geste gratuit de la part d'un être sans scrupules. »

Les policiers ont fait leur possible pour retrouver Big Joe. Un suspect a été interrogé longuement mais relâché. Les témoins furent moins volubiles devant les policiers que devant la famille, sur le coup, ce qui ne fait pas avancer l'enquête. Une croix plantée sur les lieux par la famille a été arrachée peu après, sans qu'on sache par qui. Après des démarches pour la retracer, elle est réapparue comme par magie.

Toute cette affaire baigne dans un climat malsain, ce qui renforce la thèse d'une petite mafia ou d'un camionneur dérangé dans ce parc. Paranoïa ? Pas certain. De sérieuses engueulades entre cyclistes et camionneurs ont été rapportées à cet endroit. Un camionneur a aussi exprimé son opinion dans le Journal de Montréal, disant que tant qu'ils ne paieront pas de taxes, les cyclistes ne méritent pas de rouler sur la voie publique. En passant, c'est quoi, cette histoire de taxes ? Parce qu'on est cyclistes, on ne paie pas de taxes? Non, mais... la plupart des cyclistes que je connais paient pas mal plus de taxes que les chauffeurs de Cavalier Z3 qui utilisent trop souvent cet argument.

Revenons à Big Joe. Qu'il l'ait fait exprès ou pas, que ce soit un homicide ou un bête accident, il reste que, depuis ce temps, Joe se cache. Depuis un an, il se lève le matin et s'endort le soir avec la mort d'un homme sur la conscience. Il ne mérite même pas le surnom de Big Joe. Appelons-le Petit Joe, car il est petit, très petit. Très très petit, « minuscopique ». Il est un déshonneur pour sa profession, car la majorité des camionneurs partagent respectueusement la route avec les cyclistes.

Petit Joe est un lâche qui connaît trop bien la loi. Qui sait qu'en quittant les lieux d'un accident, il n'a rien à perdre et tout à gagner, car la législation québécoise n'est pas assez sévère à l'endroit des chauffards.

Petit Joe me dégoûte, il me révolte. J'ai la folle espérance qu'il tombera un jour sur ce Vélo Mag, dans la salle d'attente chez le dentiste ou à l'hôpital (ça m'est arrivé d'en feuilleter en attendant pour un nettoyage ou une vasectomie).

T'as mal aux dents, Petit Joe ? Pense un peu au gars que tu as lâchement abandonné dans une mare d'eau sale, ce soir-là. Sache que c'était le meilleur gars du monde. Un gars gentil, humble et généreux, qui a touché bien des vies autour de lui. Sur piste ou sur route, c'était un fier compétiteur, un redoutable sprinter. C'était le mari de Sylvie, le père d'Émilie et de Vincent, 10 et 12 ans. Il laisse un trou béant dans leurs vies comme sur les lignes de départ de nos courses.

Faute de nouveaux éléments, l'enquête policière est close, mais ses proches ne se résignent pas à tourner la page. Ils voudraient seulement savoir ce qui s'est passé. Ils sont partagés entre la tristesse, le découragement et la rage de voir la mort de Robert tomber dans l'oubli, devenir une simple statistique, un des 2000 cas de délits de fuite annuels au Québec (1).

Tu es Petit Joe ou tu sais qui il est ? Fais comme Geneviève à la télé, vide-toi le coeur. Pour une fois, conduis-toi comme un homme... Info-Crime, 514 393-1133

1. Statistiques 2006
Délits de fuite :
Lors d'accidents légers : 1964
lors d'accidents graves : 126
lors d'accidents mortels : 21


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