Printemps 2004
Ma gonzesse

Gilles Morneau

Si tu dis qu’elle est moche
Que tu lui manques de respect
Je t’allonge une taloche
Ça sera pas du chiqué
Mais si tu dis qu’elle est belle
Comme je suis très jaloux
Je t’éclate la cervelle
Y faut rien dire du tout
De ma gonzesse
Celle que je suis avec
Ma princesse
Celle que je suis son mec

-Renaud

J’essaie de vous embêter le moins possible avec ma vie privée, mais cette fois c’est exceptionnel: je dois vous parler de ma gonzesse. Avant, il faut que je vous raconte l’histoire de ma première blonde.

Elle s’appelait Isabelle. Nous étions dans la même classe en secondaire 5. J’aimais les trous dans ses joues quand elle souriait. Elle me rendait fou avec son chandail serré en velours vert. Je conquis son cœur au prix de romantiques balades à vélo par des samedis soir glaciaux d’automne. C’est mon Spitfire qui attira son attention. Je ne parle pas d’un attribut de mon anatomie, mais bien d’un CCM 20 po que j’avais modifié avec poignées fantômes, banc banane et des ailes sur lesquelles j’avais peint à la main des centaines de petites flammes trois couleurs.

Je frenchai goulûment la belle Isabelle pour la première fois le soir du 15 novembre 1975. Je m’en souviens comme si c’était hier. Quasimodo meets Esmeralda. J’étais en amour, je flottais. Pourtant, deux semaines plus tard, elle me larguait, sans explication. En fait, j’aurais dû comprendre que porter des pantalons trop courts avec des bottes à plate-forme en cuir (oui, comme Gene Simmons!) était un motif valable de rupture. Ah! les femmes.
Dommage. Nous étions vraiment faits pour nous entendre. Nous éprouvions une passion commune pour le sport et surtout pour la bicyclette. Signe du destin, son 10 vitesses Peugeot était du même bleu que mon Jeunet Captivante. Un bleu profond, noble, pas le bleu vulgaire des trop nombreux CCM Targa.

Elle a beaucoup roulé sur ce Peugeot. Plus loin que l’école et le terrain de jeux. Cette année-là, à 17 ans, elle a fait le tour de la Gaspésie en totale autonomie, sur un budget de 10 dollars par jour. Un jour, elle troqua le Peugeot pour un Norco de cyclotourisme, en Tange, avec le nec plus ultra: trois plateaux! Sur cette monture, elle a sillonné toutes les régions du Québec, les Provinces maritimes, la côte Ouest américaine, quelques pays d’Europe. Son goût pour la vitesse l’a fait bifurquer vers une machine plus racée, un Kestrel 200 EMS qui, après 10 ans de loyaux services, fut remplacé par un non moins racé Seven Alta.

Au milieu des années 1980, elle a découvert le vélo de montagne et n’a pas tardé à acquérir la machine la plus hot de l’époque: un Cannondale tout ce qu’il y a de plus rigide, slopé, jaune fluo et rose très fluo, avec pédalier Biopace et thumbshifters XT (le XTR n’existait pas encore). Il en a vu des cailloux, ce vélo. Il a quand même fait place à un Rocky Mountain Oxygen moins fluo, puis à un magnifique Serotta en titane, puis à un Ibis Bowtie, gracieux comme un oiseau.

Ces nombreuses montures n’ont jamais moisi dans le garage. En plus de la sortie quotidienne pour aller au travail, toutes ses vacances se sont passées à vélo. Elle ne compte plus les séjours à Moab, elle a roulé dans les sentiers les plus capotés de l’ouest canadien et américain. Aventureuse, elle les a chargés de bagages pour traverser la Nouvelle-Zélande, la Patagonie et la Terre-de-Feu.

Isabelle n’a pas fait que du vélo. Elle a étudié en médecine et s’est spécialisée en anesthésie. Elle est devenue une de ces super-women en sarrau qui marchent trop vite dans les corridors d’hôpitaux. De celles qui doivent tout savoir et n’ont pas le droit à l’erreur, car elles tiennent des vies humaines entre leurs mains. Sur le tard, elle a réussi à se dupliquer sous la forme de deux bambins qui affichent son charme et son caractère.

Le sport a toujours tenu une grande place dans sa vie. Au basket intercollégial, quand elle mettait la main sur le ballon, valait mieux s’ôter de son chemin. Au hockey, quand elle allait dans les coins, que ce soit devant un gars ou une fille, c’était pour en ressortir avec la puck. Au touch-football, c’est elle qui allait attraper le ballon au milieu de la grande flaque de bouette. Elle a aussi fait du triathlon. Il fallait la voir, nageant comme une roche, pédalant comme le vent et courant comme une tortue au ralenti. Conditions idéales pour se convertir à la compétition en vélo de montagne, où elle a tout se suite excellé. En dix ans, elle a gagné sa bonne part de raids et de cross-country; elle a même été championne canadienne chez les maîtres.

En 2003, elle retournait à la compétition après sa deuxième grossesse. Sa forme n’a pas tardé à revenir. En août, elle s’est inscrite pour la première fois aux Masters, à Bromont. À la surprise générale, elle a gagné, ramenant à la maison le prestigieux chandail arc-en-ciel de championne du monde (qu’elle hésite encore à porter). Pas étonnant qu’on l’ait nommée athlète de l’année chez les maîtres en vélo de montagne.

Vous aurez compris que cette Isabelle, qui était ma gonzesse en 1975, l’est encore aujourd’hui, et qu’elle me remplit de fierté. Notre rupture initiale ne dura que quelques jours car j’eus la bonne idée de l’inviter à aller magasiner de nouvelles bottes. Je n’ai donc pas eu à fréquenter d’autres blondes et j’espère bien que nous fêterons ensemble nos noces d’or, de scandium ou de titane.

Si nous roulons encore côte à côte dans le parcours accidenté de la vie, c’est que nous partageons cet attachement pour la petite reine, ce besoin de lâcher notre fou sur deux roues, ce désir d’aller rouler au grand air. Isabelle le résume si bien lorsqu’elle arrive d’une dure ride d’entraînement. Elle s’affale d’un coup dans un fauteuil et lance avec un grand sourire: «C’est le fun faire du vélo, hein?»

Comme ce numéro de Vélo Mag est publié le jour de la Saint-Valentin, permettez-moi ce dernier élan de poésie:

Isabelle, t’es belle
Comme un Kona dernier modèle
T’es belle comme le catalogue Lambert
À la page des pneus verts
T’es équipée full XTR
En avant comme en arrière
T’es moelleuse comme une selle avec du gel
Comme un vieux cruiser avec des ailes

Isabelle, t’es sexy
Comme une paire de Oakley
T’es racée comme un frame en carbone
Avec la fourche qui matche
Ton odeur est si bonne
On dirait de la colle à patch
Tu bouges comme un headset bien graissé
Tu souris comme un guidon surélevé

Isabelle, t’es douce
Comme un sentier couvert de mousse
T’es douce comme un slick
Comme de la musique
Comme une roue Mavic
Qui fait clique-clique
Isabelle, comme du miel
Comme un maillot arc-en-ciel.



Isabelle Cantin, championne du monde
photo : Tracy Harkness, The Canadian Cyclist

page mise en archives le 11 mars 2004 par SVP