2 juillet 2007

Duels à Santa Fé

Gilles Morneau

Dès les premières minutes de la course des femmes, Marie-Hélène Prémont s’est installée en tête. Elle qui s’était fait coincer derrière Ren Chengyuan une semaine plus tôt au Mont-Sainte-Anne avec un résultat malheureux, voulait rouler avec le champ libre, à son rythme. Ce rythme, seule la Russe Kalentyeva a pu le suivre, et les deux duellistes se sont détachées d’un groupe de poursuivantes constitué de l’Allemande Sabine Spitz, des surprenantes américaines Willow Koerber et Georgia Gould et de deux chinoises, Wang et Liu. On se serait attendu à voir Chengyuan avec ce groupe, mais sa boucle de départ fut catastrophique. Sa remontée fut spectaculaire. En trois tours, elle passait de la 25e à la cinquième place, tandis que ses compatriotes chutaient de plusieurs rangs (cela dit quasiment dans le sens littéral, car le parcours était parsemé de « trappes à chinoises »).

Pendant ce temps, Marie roulait à l’avant, l’écume à la bouche, poussée par la foule comme chez elle au Mont-Sainte-Anne. Les organisateurs avaient distribué des cloches à vaches aux spectateurs et quand les deux meneuses traversaient le vélo-parc près du chalet, la clameur était si forte qu’on se serait cru dans la côte des écureuils ou le zig-zag de la marmotte à Sainte-Anne. Les fans et les curieux s’étaient déplacés en très grand nombre. En grands connaisseurs, ils s’étaient dispersés partout sur le site et faisaient beaucoup de bruit pour encourager les coureuses.

Le petit peloton des quatre poursuivantes avait aussi le couteau à la gorge, tentant de limiter l’écart avec la tête. La seule qui ne grimaçait pas était Kalentyeva, confortablement installée dans la roue de Marie-Hélène, semblant partie pour une balade de récupération du dimanche. La Russe attendait son heure pour attaquer, ce qu’elle fit au quatrième et avant-dernier tour, à la faveur d’une petite bourde qui fit mettre pied à terre à Marie. La championne canadienne s’est accrochée, limitant son déficit à 8 secondes au début du dernier tour. Mais la Russe en avait encore sous la pédale et la foule n’a pu que constater l’écart qui se creusait, passant à 15 secondes, puis à 30 à mi-chemin.

Sous une averse comme il en a tombé sporadiquement toute la journée, Kalentyeva s’est présentée avec un grand sourire au fil d’arrivée, gagnant sa troisième Coupe du monde de la saison en exactement deux heures, deux minutes et deux secondes. Il fallait voir l’athlète toute menue recevoir l’accolade enthousiaste de son entraîneur, une armoire à glace sur deux pattes. Une minute pile plus tard, Marie-Hélène se pointait à son tour, elle aussi très souriante. Comme elle dit souvent, elle est heureuse lorsqu’elle peut « donner tout ce qu’elle a », et cette course lui en a donné l’occasion. « Je suis passée en avant et j’ai tout tenté pour distancer Irina. Je me doutais que le parcours technique nous avantagerait toutes les deux et j’espérais qu’elle fasse une erreur pour pouvoir prendre l’avance, mais elle restait collée à ma roue. Ce fut une course vraiment tripante, avec des changements tout le temps, sur un vrai parcours de vélo de montagne comme je les aime! » commentait-elle après coup.

Elle n’a pas manqué de remercier la foule pour son appui et a exprimé son désir de revenir l’an prochain. Derrière le duo gagnant, ça bataillait fort pour le bronze! Spitz l’expérimentée, l’ex-championne du monde, semblait en confiance, mais Willow Koerber l’attaquait dans les passages techniques, sa grande force. Le meilleur résultat de l’Américaine en Coupe du monde était sa cinquième place à Champéry en Suisse, deux manches plus tôt, et elle le voulait vraiment, ce podium.

Le sort en a décidé autrement lorsqu’elle fut victime d’une crevaison au quatrième tour. Elle a chassé comme une démone, pour terminer neuf petites secondes derrière Spitz, elle-même à 3 :15 de la gagnante. Georgia Gould a eu le meilleur sur Chengyuan pour compléter le top-5. La chinoise a payé pour son travail de rattrapage et semblait en difficulté vers la fin. La surprenante Canadienne Catherine Pendrel s’approchait d’elle et n’en aurait fait qu’une bouchée si elle n’avait pas perdu les pédales. En fait, c’est la pédale gauche qu’elle a perdue, et elle a dû rouler d’une jambe ou courir pour presque un demi-tour avant d’atteindre la zone d’assistance. La super performance de la journée s’est donc transformée en une 30e place qui crève le coeur. « That’s life », philosophait-elle à l’arrivée. « Anything can happen in a race. » En clair, ça voulait dire « shit happens » et ça lui a pris tout son petit change pour réprimer les petits sanglots de frustration et d’épuisement qui la gagnaient.

Duel masculin
Après ce beau duel, la foule n’était pas au bout de ses émotions. Quand le pistolet a donné le coup de départ de la course des hommes sous une pluie battante, ça n’a pas été long que l’Espagnol Jose Antonio Hermida Ramos et le Français Julien Absalon se sont retrouvés seuls en tête. Un tour plus tard, un autre groupe de deux coureurs s’était formé à 30 secondes derrière, composé du Suédois Kessiakoff et du Suisse Ralph Naef. Un autre petit couple suivait 20 secondes plus loin, le Suisse Nino Shurter et un nouveau venu danois du nom de Jakob Fuglsang.

Entretemps, le soleil est revenu et le parcours s’est asséché. Les coureurs arboraient les lunettes crottées sur les casques et une jolie raie brune au derrière. À l’avant, Absalon jouait exactement le même jeu que Kalentyeva. En tête au cumulatif de la Coupe du monde, ce n’était pas à lui de prendre l’initiative, il se contentait de suivre Hermida. La différence avec les filles, c’est que Hermida était en feu et quand Absalon a tenté de mettre de la pression, l’Espagnol était en mesure de répondre. Un duel de la mort venait de s’enclencher et rien ne laissait voir qui aurait le meilleur. Techniquement, les deux maîtrisaient les passages techniques avec le même brio et relançaient en montée avec puissance.

C’est la malchance qui en a finalement décidé, lorsque Hermida a cassé sa chaîne avec un tour et demie à faire. Loin d’abandonner, il a réparé lui-même en un temps record. Rétrogradé au quatrième rang, il est remonté en selle avec le feu dans les yeux. Il a rattrapé Naef dans le temps de le dire, puis Kessiakoff, en passant pour la dernière fois dans la zone de ravitaillement. Le pauvre Suédois fut laissé sur place par un Hermida déchaîné, debout sur les pédales, la chaîne sur le gros plateau dans une montée qui semblait un mur la veille aux participants de la Coupe Québec.

La foule épatée a réagi bruyamment aux efforts du sympathique coureur, espérant le miracle. Absalon ne le voyait pas de cet oeil et s’est présenté à l’arrivée avec un coussin d’une minute 18, se permettant de taper dans les mains des spectateurs massés sur les lignes de côté. En 2h07:56, Absalon remportait une quatrième victoire de suite en Coupe du monde, car seule la première tranche de la saison lui a échappé, devinez aux mains de qui? Aux mains du petit Jose Antonio, qui lui a lancé un petit clin d’oeil en traversant le fil d’arrivée.

Cette saison, les deux protagonistes se sont retrouvés souvent nez à nez et fréquemment durant la course, l’Espagnol s’adressait à Absalon qui collait à sa roue comme la misère sur le pauvre monde. Interrogé à ce sujet, Absalon s’est empressé de désamorcer : « On est de bons amis, et Jose me demandait simplement à combien se chiffrait notre avance. » Quant à savoir lequel des deux aurait été le plus fort, n’eût été du bris de chaîne, aucun ne voulait s’avancer et il est certain que le résultat eût été très serré. À propos du parcours, Absalon a dit : « Comme au Mont-Sainte-Anne, c’était vraiment agréable et demandant. Pour s’imposer sur les circuits canadiens, il faut être fort physiquement et techniquement. »

Kessiakoff, Naef et Fuglsang complètent le podium. Le premier Canadien n’est pas Geoff Kabush, mais plutôt Seamus McGrath. Kaboom a rétrogradé de la 14e à la 20e place, tandis que Shamoe a grimpé de la 30e à la 18e place. Belle course aussi pour Ricky Federau, qui a terminé fort en 22e place, à quelques secondes de Kabush.

Mathieu Toulouse roulait en 60e position, avec sa tronche de gars qui voudrait aller plus vite mais bof, ça fonctionne pas. Il a abandonné en passant au ravitaillement avec deux tours à faire et on n’a pu lui parler pour savoir le fin fond du pourquoi. Raphaël Gagné est donc notre meilleur Québécois, en 67e place. Il aurait mérité mieux, lui qui se sentait plus reposé que la semaine dernière. Un accident lors du départ l’a relégué au dernier rang, et dans ce parcours, il faut être patient et dépasser dans les rares sections larges. Benoît Simard fut quant à lui victime d’une crevaison et sorti du parcours en 73e place.

Bilan
Avec une seule manche à disputer, Absalon a scellé aujourd’hui le classement de la Coupe du monde. C’est dans la poche, il est mathématiquement non rejoignable. Hermida et Sauser suivent. Chez les filles, Kalentyeva reste première avec une avance confortable. Marie-Hélène est deuxième, suivie de près par Chengyuan.

Les coureurs retournent donc maintenant chez eux pour préparer leurs championnats nationaux, puis le Championnat du monde, qui aura lieu à Fort William, en Angleterre, le 3 septembre.

On a aimé
Le parcours dessiné par Martin Demers, organisateur en chef, et Luc Ménard, coureur émérite. Éric Maltais et son équipe l’ont aménagé avec le brio qu’on leur connaît. C’est le parcours qui sèche le plus vite au monde, le parcours qui offre les meilleurs points de vue aux spectateurs. Un parcours amusant à rouler, avec un bon équilibre entre montées et descentes techniques, beaucoup de sentiers étroits. « Un parcours qui me convient mal car il est difficile d’y trouver son rythme » disait un coureur européen inconnu au gros numéro, rencontré la veille étampé par terre au milieu d’une drop de la Salsa.

On a noté
La métamorphose du Centre de vélo de montagne de Saint-Félicien, sur les recommandations des bonzes de l’UCI. Le stationnement a été asphalté. Le chalet a été agrandi, le nouveau podium Desjardins est vraiment de classe mondiale. Même la planche à laver qui a toujours affligé le rang sud a disparu miraculeusement.

On a été épaté
Par l’accueil des Félicinois et le professionnalisme de l’organisation. Au Lac, les gens d’affaires se connaissent et s’épaulent. Quand le président d’honneur cherche du financement, ça niaise pas. Tout a été mis en place pour bien accueillir les spectateurs : Les sablières environnantes ont été aplanies et transformées en stationnements aux formes hétéroclites. Des navettes reliaient le site au Cégep, lieu d’hébergement pour le trop-plein de visiteurs.

On a surpris
Michel LeBlanc, entraîneur de Marie-Hélène, en train de donner ses instructions à une quinzaine de bénévoles avant la course, leur confiant la mission de noter tous les temps de passages des cinq premières et de donner de l’information à MHP au besoin, précédée d’un code secret pour qu’elle soit sûre que la source est fiable. Il fait ça à chaque course.

On a eu mal
Pour ces filles qui roulaient beaucoup moins vite qu’elles sont capables de le faire. Pour Jaqueline Mourao, l’épouse brésilienne de Guido Visser, qui se cherche cette année, probablement victime du fardeau du ski de fond de niveau international qu’elle s’est rajouté. Pour Kiara Bisaro, qui s’est plantée solide au départ du Mont-Sainte-Anne la semaine dernière, qui n’arborait pas en course son sourire habituel. Pour la charmante Trish Sinclair, sûrement la plus expérimentée des Canadiennes, qui se refuse toujours à envisager la retraite.

On n’a pas eu mal
Pour Filip Meirhaeghe, qui a terminé treizième.

On a été impressionné
Par la robustesse des moustiques locaux, fidèles au rendez-vous de petit matin malgré le vent et une température de 5 degrés.

On a hâte de voir
Où se tiendra la tranche de la Coupe du monde prévue l’an prochain en Amérique, une semaine avant le Mont-Sainte-Anne. Tous les coureurs interrogés semblaient vraiment sincères en disant qu’ils aimeraient revenir à Santa Fé. Les spectateurs aussi. L’événement fut un succès sur toute la ligne. Le hic, c’est que la Coupe du monde prévue est censée accueillir les trois disciplines : XC, DH et 4-Cross, ce qui serait difficile ici. À suivre et on croise les doigts...


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