18 novembre 2008
Laurent Martel
Avec l’abandon récent du GP de Formule Un de Montréal en raison des exigences démesurées de Bernie Ecclestone, on dirait que le Québec se cherche un nouveau projet d’envergure pour "relancer la fête". Quelques personnalités ont été invitées à proposer, pour le plaisir, des projets et Marcel Aubut, ex-manager de l’équipe de hockey de la LNH les Nordiques de Québec et homme d’affaires, a évoqué la venue du Tour de France au Québec.
Comment ne pas réagir, même si ce projet a un air de déjà vu ?
Ce n’est en effet pas la première fois que des gens de la ville de Québec fleurte avec cette idée: récemment, un projet très sérieux visant la venue du Tour au Québec avait été mis sur pied dans le cadre des festivités entourant le 400e anniversaire de la ville de Québec. Le premier ministre du Québec, Jean Charest, avait même évoqué cette idée avec l’ancien président français Jacques Chirac. Des équipes avaient de part et d’autre fait le déplacement en France et au Québec pour envisager sérieusement la possibilité. Au final, le projet avait été abandonné par les organisateurs du Tour pour des raisons de contraintes logistiques essentiellement.
Alors, la relance d’un tel projet aurait-elle des chances de succès ? Après tout, il y a eu pas mal de changements à la direction du Tour et d’ASO: nouveau pdg, nouveau directeur du Tour en Christian Prudhomme… et une volonté farouche de la part de l’UCI de "mondialiser" le cyclisme…
Avant toute chose et afin de ne pas diviser la communauté cycliste du Québec, il faut dire qu’aucun passionné de cyclisme ici ne peut s’opposer à un tel projet. La venue du Tour de France au Québec représenterait une occasion unique de promotion du cyclisme dans la province et gageons que son effet durerait des années, notamment auprès de la jeune génération. Le cyclisme québécois s’est beaucoup développé et se développe encore, notamment du côté des cyclosportives. Nul doute que le succès populaire serait au rendez-vous du Tour de France au Québec et qu’un effet se ferait sentir l’année suivante dans le nombre de licenciés à la FQSC… La Flamme Rouge ne s’oppose donc pas à un tel projet, bien au contraire !
Ceci étant et au risque de passer pour autre chose qu’un "rêveur", il faut regarder les choses avec réalisme et se poser la question: un tel projet est-il possible ? Voici quelques éléments à considérer.
Premièrement, le projet n’est viable que si le Tour se déplace au Québec pour non pas une mais bien plusieurs étapes, la logistique étant très lourde. Seul un Grand Départ au Québec est donc envisageable et rentable selon moi. Il faut envisager au minimum 4 étapes, les distances étant grandes au Québec: un prologue, deux courses en ligne et un contre-la-montre par équipe par exemple. Pourquoi ne pas imaginer un prologue dans le Vieux Québec par delà quelques belles bosses comme la Côte de la montagne, puis une étape en ligne Québec-Montréal via le Chemin du Roy, étape qui tisserait un pont avec l’histoire du vélo au Québec, ce parcours étant celui de la plus vieille et plus prestigieuse classique en Amérique du Nord, Montréal-Québec ? Une fois à Montréal, nouvelle étape sur le circuit des Championnats du monde de 1974 et des JO de 1976 par delà la voie Camilien Houde, une parcours sélectif permettant de créer les premiers écarts. Enfin, la 4e étape en sol québécois pourrait être un clm par équipe dans la région de Montréal, question d’assurer un succès populaire pour cette épreuve très spectaculaire autant par la vitesse que par le matos employé.
Un Grand Départ au Québec aurait l’avantage de permettre aux coureurs et au personnel d’équipe d’arriver au Québec plusieurs jours voire une semaine avant le départ, question de bien digérer le décalage horaire et de bien se préparer aux 4 jours de course ici. Les équipes, la caravane, le display général du Tour pourrait donc se mettre en place tranquillement.
Mais un Grand Départ au Québec suppose aussi plusieurs difficultés de taille : d’une part, il faudrait faire traverser l’Atlantique à beaucoup de personnes (on parle de 4000 personnes oeuvrant directement dans la caravane, coureurs, personnel d’équipe, personnel de course, caravane publicitaire, journalistes télé, radio, presse écrite, personnel technique) et à beaucoup de matos, un Grand Départ supposant non seulement l’usage de vélos de route mais aussi de vélos de contre-la-montre, avec tout le matos que ca suppose (roues pleines, home-trainers pour les réchauffements, etc.). Sans compter l’autre matos technique pour les reportages télé avec hélicoptères webcam, etc.
D’autre part, comment envisager le Tour de France dans l’état actuel de nos routes ? Il faudrait prévoir un repavage complet de toutes les routes empruntées par le peloton, ce qui peut représenter un coût important. Additionné à celui à prévoir pour faire traverser matos et personnel, la facture pourrait augmenter très vite. Remarquez qu’en comparaison aux millions du GP de Formule Un, le calcul est peut-être avantageux pour le cyclisme…
Autre problème de taille (et probablement le plus important), le transfert une fois les 4 étapes québécoises terminées. Les risques de retard dans les vols posent problème, tout comme l’arrimage au reste de la course… Même en collant deux jours de repos après le voyage, en organisant quelques étapes de transition sur le plat par la suite pour ne pas trop durcir rapidement la course et en écourtant la totalité de l’épreuve, on voit mal comment les coureurs et les équipes pourraient accepter de telles contraintes. Les coureurs se sont d’ailleurs plaints à de nombreuses reprises dans le passé des transferts jugés trop nombreux et ils n’étaient jamais de l’envergure de celui nécessaire à la venue du Tour au Québec…
Plus encore, un tel projet ne pourrait se réaliser sans l’aval des coureurs, de leurs équipes participant à l’épreuve. Dans cette optique, on peut penser qu’une grosse campagne de lobbying serait nécessaire afin de convaincre coureurs, directeurs sportifs et sponsors de l’intérêt de venir rouler au Québec. Ce n’est pas évident, les sponsors d’équipes étant très souvent européens donc intéressés au marché européen, sauf quelques exceptions. Qui plus est, on peut penser que beaucoup de coureurs ne verraient pas l’intérêt de venir rouler au Québec pour quelques jours, le creuset du cyclisme étant plutôt en Europe… et la fatigue du voyage difficile à encaisser.
Enfin, il faut penser aux sponsors: quel intérêt pour les voitures Skoda, pour les supermarchés Champion, le Crédit Lyonnais ou pour Aquarel de Nestlé de venir faire un petit tour au Québec ? Leur marché n’est pas ici. Le problème pourrait être contourné en trouvant des sponsors nord-américains intéressés à financer la venue du Tour l’espace de 4 jours au Québec. Cela suppose une grosse recherche de nombreux sponsors et la création d’une flotte de véhicules (les chiffres annoncés vont jusque… 1600 véhicules!) d’équipe et de la caravane publicitaire maquillés aux noms de ces sponsors… tout cela pour seulement 4 jours. Grosse logistique !
Alors, le Tour de France au Québec, une utopie ? Peut-être pas, surtout si le Tour se déplace pour plusieurs étapes et si le reste de la compétition en France est aménagé. Mais les défis logistiques sont colossaux. ASO vient d’envisager sérieusement ce projet l’an dernier et l’a écarté pour ces raisons logistiques. Quelles sont les chances que l’exercice soit repris après si peu de temps ? Poser la question est-il y répondre ?
Quoi qu’il en soit, c’est peut-être le changement de garde chez ASO et à la direction du Tour que se nichent les meilleurs espoirs de relance d’un tel projet, si un promotteur québécois est motivé !
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