tour de souffrance |
La septième étape du Tour de France
Devant, il y a les coureurs ; aussitôt après suit une triste limousine, longue, noire et close. Deux messieurs sont à l'intérieur avec une rosette de la Légion d'honneur pour eux deux ; seulement... le chauffeur ne porte pas l'habit officiel des croque-morts : ce n'est donc pas un corbillard.
Enfin suit une deuxième voiture close, noire et longue. Si la première était un corbillard, on pourrait croire que, dans la deuxième, se tient le prêtre en surplis blanc.
En troisième lieu, dans une torpédo, vont trois pénitents italiens, coiffés chacun d'une cagoule que, en passant par Florence, ils ont empruntée aux salariés des pompes funèbres. La quatrième et la cinquième carriole à pétrole portent, sur leurs côtés, des fanions d'un jaune couleur d'immortelle. Sur ces fanions sont des lettres noires, qui ne peuvent dire autre chose que : « Regrets éternels ! »
Un sixième véhicule, qui nous vient de Bruxelles, arbore une banderole où s'étalent ces mots : « Dernière heure. »
Ensuite, dans plusieurs voitures, des dames et des messieurs qui ont oublié de prendre leurs lunettes pleurent tout ce qu'ils ont de larmes. Ce doivent être les membres de la famille.
Enfin, une mystérieuse automobile porte, pendus à des crochets, des boyaux de rechange, si bien qu'elle a l'air de perdre ses tripes.
Tel est le spectacle pendant les vingt premiers kilomètres.
Au vingt et unième, une folie klaxonnante et déambulatoire atteint la totalité de ces joyeux véhicules. Le troisième passe le premier, le cinquième passe devant le troisième, le sixième ne voyant plus le cinquième que, tendrement, il suivait, bouscule tout et va le rejoindre. Le corbillard s'aperçoit qu'il n'est plus en tête, sa dignité est en jeu, il repasse le premier. C'est alors que, impérieux et grave, s'élève un son de cor enrhumé. C'est le signal des pénitents italiens. Les frères latins disent qu'ils sont journlistes ; sans doute, ils sont même journalistes sportifs, nous l'entendons bien. Pour notre compte, nous croyons plutôt qu'ils sont détectives. Depuis treize jours, ils ne font qu'aller et venir le long du convoi, ils cherchent sûrement quelqu'un.
Qui trinque au milieu de cette sarabande automobilesque ? Mes amis, les coureurs.
Nous les envoyons sur les tas de cailloux. Nous les aplatissons contre un arbre. Quand ils dévalent d'une côte à soixante à l'heure, nous nous trouvons dans un tournant pour leur barrer la voie. C'est à ces moments que, dans la solitude des Pyrénées, on entend monter ce cri de détresse :
- Oh ! là ! là !... Oh ! là ! là !...
Ils s'aperçoivent qu'ils vont se fracasser sur notre réservoir à essence.
Aujourd'hui, l'un qui frôla la mort d'un millimètre se permit de crier, mais sans ralentir son action :
- Bandits ! bandits ! bandits !..
Le premier col est le col des Arcs, ils n'oublient pas de le gravir arqués.
Mais ils doivent monter à mille neuf cent vingt-cinq mètres, au Puymorens. Le vent souffle, comme en mer, avec son bruit de soie, ainsi qu'il fait dans la voile d'un trois-mâts. L'orage recouvre les montagnes comme une bâche. À grands pas la poussière marche en paquets, furieuse, et aveugle tout. C'est là- dedans que, en tête, luttent Bottecchia et Alancourt.
Bottecchia s'était sauvé, Alancourt l'avait rejoint. En passant près de ma Renault, Alancourt cligne malicieusement de l'oeil de mon côté, ce qui veut dire : « Cette fois, je le tiens par la veste, l'italien ! hein ? »
- Et Barthélemy ?
- Il a "passé les dés", crie "Jean XIII" dans la tempête.
Le vent déporte d'un côté les branches des arbres.
Degy passe.
- Que trouvez-vous de plus dur : les grands cols ou les grandes étapes ?
- Les grandes étapes et les grands cols, répond le maillot rouge.
Uarrivée eut de la grandeur. Bottecchia la passa à la corde ; Thys, qui avait ramé depuis trois heures pour le rattraper, perdit de l'épaisseur de trois pneus. Encore en course, il vit sa malchance, et son visage ravagé prit le masque d'un grand chagrin. À son dernier coup de pédale, il pleurait.
Tiberghien parut dans la ligne droite la main déchirée, le genou déchiré ; il venait de tomber, un kilomètre plus haut. Il avait couru cette étape pour que cette étape fût sa course. Le sort ne l'avait pas voulu. Les larmes lui montèrent aux yeux.
- Mais je ne suis pas découragé, dit-il d'une voix coupée par sa grande peine.
Alors, dans la foule formidable, multicolore et orientale de Perpignan, un vieux monsieur porta l'un de ses doigts au coin de ses yeux, et
d'un cri où l'on sentait le sanglot, dit :
- Vous êtes tous de braves garçons !...
Le Petit Patisien, 5 juillet 1924
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