Tour de France
tour de souffrance

Les coureurs du Tour à l'assaut des Pyrénées

Bottecchia vainqueur

Alavoine a malheur sur malheur et Mottiat n'a plus le sourire.

Ce que l'on appelle le « calvaire du Tour de France » commença ce matin à dix heures cinq aux Eaux-Bonnes : les quatre-vingts rescapés allaient traverser les Pyrénées à bicyclette.

Voici le col d'Aubisque.

Les hommes grimpent. Cela ne leur fait pas plaisir : ils ne sont pas à toucher avec des pincettes à sucre, même en argent. Mottiat ne rit plus. Non seulement Tiberghien ne regarde pas les Basquaises, mais il les bouscule.

À l'entrée du col, Alavoine est jaune, ce n'est pas qu'il ait ravi le maillot à Bottecchia c'est qu'il a la colique.

Il attaque le col. Deux kilomètres plus loin, je le vois qui titube sur sa selle ; il monologue :
- Quand je vais bien mes boyaux crèvent ; quand mes boyaux ne crèvent pas, c'est moi qui suis crevé !

Pour la première fois, depuis dix jours, je m'aperçois qu'il porte le numéro 13.

L'effort les assomme : ils vont tous lentement, mais tête baissée, tel le boeuf qui s'apprête à recevoir le coup du boucher. Les muscles de leurs cuisses grincent. Jacquinot monte les dents accrochées, comme s'il appelait sa mâchoire à l'aide. Ils marchent à coups de volonté !

C'est la descente sur Argelès.

Ils dévalent à soixante à l'heure, et s'il n'y a pas de « macchabée », c'est bien que les précipices n'en ont pas voulu.

Voilà le 207 qui répare. C'est Jean Garby, de Nevers ; c'est un routier. Il pleure sur son boyau.
- Qu'est-ce que tu as, mon petit gars ? demande le chauffeur.
- J'étais dans les dix premiers ; j'ai crevé quatre fois. C'est triste, allez !
- Vous êtes fatigué ?
- Oh ! non ! dit-il, mais ça me fait du chagrin.

Ils attaquent le Tourmalet avec les mouvements de quelqu'un qui se jetterait la tête contre les murs.

En langage de sport, peut-être que cela est beau ; mais dans le langage des hommes, c'est simplement navrant.

Un homme, les cuisses épuisées, s'est couché sur le talus. Passe le 207, le Nivernais. Alors, l'homme couché lui dit :
- Tu es plus fort que moi, Garby ! Je te salue !

Le Tourmalet est un méchant col ; le long de son chemin, il aligne les vaincus. Un routier pleure, les deux pieds dans un petit torrent ; il tient un médaillon à la main :
- Ah ! si c'était pas pour toi ! dit-il.

C'est la photographie de son gosse.

Un kilomètre plus haut, la statue du désespoir apparaît : c'est un autre qui vient de crever. Il a retiré sa roue pour fixer le boyau neuf, il tient sa roue dans ses bras comme on tient un enfant pour qui l'on ne peut plus rien, mais que l'on se refuse à abandonner.

Pourtant, un homme s'est sauvé : c'est Bottecchia, le maillot jaune ; il est tellement en avant qu'on ne sait plus où il est. Nous lui donnons la chasse depuis une heure, à la vitesse de cinquante-cinq kilomètres heure. En passant, je regarde de temps en temps dans les ravins, mais il n'y est pas non plus.

C'était après le Tourmalet ; je ne m'affolai pas, pensant que le col d'Aspin se chargerait de calmer ses cuisses.

Ce n'est pourtant que bien au-delà que j'aperçus enfin quelque chose qui avançait : c'était le nez de Bottecchia. Et comme Bottecchia suivait immédiatement son nez, je mis enfin la main sur le coureur. Il marchait sans saccades, régulier comme le balancier d'une pendule ; c'est le seul qui semblait ne pas faire un effort au-dessus de sa puissance. Il avait pris seize minutes au second, mais aujourd'hui il ne chantait pas.

Le second est un Belge ; le troisième un Luxembourgeois. S'il y a encore des Pyrénées, ce n'est plus que pour les Français.

Le Petit Parisien, 3 juillet 1924


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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