tour de souffrance |
Ils ont dormi entre Les Sables et Bayonne
Bayonne, 1er juillet 1924.
On compte déjà un peu plus de soixante cadavres ; entendez cadavres dans le sens de bouteilles quand elles sont vidées. Il en est resté à chaque étape des grands, des petits, des longs, des larges et de toutes les couleurs. Je n'ai pas remarqué que la teinte d'un maillot portât la guigne plus qu'un autre. C'est le même tabac.
La coupe sombre eut lieu chez les ténébreux. Ils se sont perdus en route et on ne les a plus revus. Ils ont voulu traverser les bois tout seuls, alors qu'ils n'avaient pas d'assez fortes jambes pour courir, et le loup les a mangés. On en rencontre aux étapes. S'ils avaient une valise, ils ne savent plus où elle est et se disent :
« Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? »
Au Sables, le contrôle fermait à onze heures cinquante-sept. À onze heures cinquante arrive un Italien.
- J'on souis à temps ? dit-il.
- Oui.
Il éclata de rire tant il était heureux et se tapa sur les épaules pour applaudir, et c'est d'ailleurs le seul applaudissement qu'il recueillit. La veille, en quittant Brest, un autre s'en allait dans la nuit sa machine sur l'épaule. Il avait cassé sa fourche et descendait à Landerneau réveiller un mécanicien.
Ce fantôme aux cuisses nues, au torse vert et rouge, descendant à trois heures et quart du matin réveiller le mécanicien de Landerneau, semblait un personnage de marionnettes. Il était de Grasse, il voulait bien lâcher, mais après Grasse. Il voulait défiler dans Grasse et c'est encore assez loin, disait-il, sans ironie. Il arriva le soir, à onze heures cinquante-cinq.
- Avez-vous mangé ?
- J'ai mangé quelques colifichets dérisoires, dit-il, aussi j'ai faim.
Les ténébreux qui tiennent bon sont désormais des ténébreux lumineux, et cela sans plaisanterie. Car pour suivre le peloton, il faut qu'ils fassent ce qu'en langage sportif on appelle des étincelles ! Mais la course continue. C'est la cinquième étape.
Dimanche soir, à dix heures, on quitte les Sables-d'Olonne. Cette nuit, on ne nous a pas laissés dormir parce qu'il y a quatre cent quatre-vingt-deux kilomètres à ingurgiter. Aussi ne sont-ils pas nerveux. Ils traversent la Vendée, la Gironde, les Landes, comme si quelqu'un qu'ils n'aiment pas les menait par l'oreille.
- On dirait qu'on va à l'école, dit Alavoine.
Ils ont leurs bras au-dessus de leur guidon. Ils donnent des coups de pied dans le vide. Ce n'est plus du cyclisme, c'est une séance de gymnastique suédoise. À l'allure dont ils vont, cela ne ressemble plus à une course de bicyclette, mais rappelle le temps où l'on faisait des exhibitions sur des vélocipèdes.
Bref, des Sables à Bordeaux, ils en avaient plein le dos. Ils traversent Luçon, la Rochelle, Rochefort, Saintes, Blaye. Ils n'écrasent personne et ils traverseront tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne les voyiez pas courir. Ils arrivent à Bordeaux.
- Mon Dieu ! dit la vieille dame, ils marchent ainsi depuis longtemps ?
- Depuis huit jours.
- Oh ! dit-elle, ils ne sont pas gros, pourtaing.
Tous les Bordelais sont là, sur le passage, et manifestent leur admiration pour les « géants de la route » par des mots crus.
Quant au peloton de tête, il est précédé d'une jeune fille à bicyclette. C'est Tiberghien qui l'a dégotée, comme de juste, et qui la pousse en avant. Si cette jeune fille avait attendu ce jour pour choisir un joli petit nom, elle a le choix. Ses compatriotes, durant trois kilomètres, lui en ont lancé, lancé à la volée, de quoi baptiser les quadrupèdes et les oiseaux de la Gironde et des cinq parties du monde en supplément.
Il ne fait pas soleil. Il ne fait même pas chaud. On ne sait pas d'ailleurs le temps que fait. Tout le monde dort. On dort à ce point qu'un cycliste qui a une jambe de bois suit le peloton et manque de prendre la tête. Dans une voiture, des confrères belges dorment la bouche ouverte. De temps en temps, ils sortent une cuiller de leur poche et introduisent l'instrument dans leur bouche. C'est pour la déblayer de la poussière qui les étouffe. Cela fait, ils se rendorment.
Il n'y a que la course qui ne ronfle pas. À Hostens, le jour se réveille. Bottecchia chante. Il chante en italien une chanson smyrniote, qui, traduite en français, dit à peu près :
« J'ai vu les plus beaux yeux du monde, mais d'aussi beaux que les tiens, je n'en avais jamais vu. »
Il ne faut pas croire Bottecchia. Quand on porte comme lui des lunettes de couleur et une demi-livre de poussière sur chaque verre, on ne peut pas juger les yeux des femmes de France.
À Pissos, Barthélemy met son oeil de verre dans sa poche et le remplace par du coton qui n'a rien d'hydrophile.
- Pour la vue, c'est "kif-kif", dit-il, mais c'est plus doux, et j'ai toujours aimé les câlineries.
Non seulement on dort, mais on dort en chantant. Une autre voix italienne s'élève dans les sapinières des Landes. C'est Rho, dit D'Annunzio, qui chante comme un « zoisiau ». Quant à Jacquinot, qui est de Pantin, il est triste parce que le soleil, dit-il, lui rétrécit la peau. J'essaye de le convaincre que le soleil n'a jamais rien fait de pareil, mais il ne veut rien entendre et maintient ses affirmations.
Je me réveille un des premiers. Je les dépasse et j'arrive à Liposthey.
- Qui est le premier ? me demande-t-on. Quand arrivera-t-il ?
Je donne toutes les explications, et au lieu de me dire merci on m'invective. Désormais, la foule peut sécher sur place, je ne donnerai plus de renseignements.
Cependant, plus on descend dans le Midi, plus les gens sont convenables. À Labouheyre, le maréchal des logis de gendarmerie crie à ses concitoyens enthousiastes : « Faites place pour laisser passer ces messieurs les bicyclistes ! »
On traverse les Landes. On n'en finit pas de traverser les Landes et on a le temps de compter goutte à goutte la résine qui tombe des arbres dans de petits bols. Les cigales comprennent que le paysage devient pesant ; aussi se mettent- elles avec entrain à frotter en notre honneur la peau de leur ventre du bout de leurs pattes. Le concert n'est pas mal, mais je préfère la guitare.
Ils sont partis à dix heures du soir des Sables ; ils arriveront à dix-huit heures trente. Cela fera vingt heures et demie de selle pour cette étape.
- Vous croyez que si nos mères se trouvent à Bayonne pour nous donner la fessée, elles n'auront pas raison ? fait Tiberghien.
Voici Castets, on se réveille. Trois hommes se sauvent. L'un crève, il y aurait de quoi se tirer un coup de revolver dans la tête. Deux courent à la corde... Petit coup de théâtre... Ce sont des « deuxièmes classes ».
C'est Omer Huysse qui bat les as. Bien joué !
Eh bien ! tout cela n'est rien. Les deux mille quarante-quatre kilomètres parcourus ne sont que le prologue. La fête commencera jeudi, ainsi le veut la chanson de la route : « Fini de se promener, c'est demain les Pyrénées. »
Le Petit Parisien, 2 juillet 1924
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