Tour de France
tour de souffrance

Ils étaient partis plus de cent cinquante, ils reviennent soixante !...

Ils arriveront soixante.

Vous pouvez venir les voir, ce ne sont pas des fainéants.

Pendant un mois, ils se sont battus avec la route. Les batailles avaient lieu en pleine nuit, au petit matin, sous le coup de midi, à tâtons, dans le brouillard qui donne des coliques, contre le vent debout qui les couche par côté, sous le soleil qui voulait, comme dans la Crau, les assommer sur leur guidon. Ils ont empoigné les Pyrénées et les Alpes. Ils montaient en selle un soir, à dix heures et n'en redescendaient que le lendemain soir, à six heures, ainsi que l'on put le constater des Sables-d'Olonne à Bayonne, par exemple.

Ils allaient sur la route qui n'était pas à eux. On leur barrait le chemin. À leur nez, on fermait les passages à niveau. Les vaches, les oies, les chiens, les hommes se jetaient dans leurs jambes. Ce n'était pas le grand supplice. Le grand supplice les a pris au départ et les mènera jusqu'à Paris. Il s'agit des autos. Trente jours durant, ces voitures ont raboté la route sur le flanc des coureurs. Elles l'ont rabotée en montant, elles l'ont rabotée en descendant. Cela faisait d'immenses copeaux de poussière. Les yeux brûlés, la bouche desséchée, ils ont supporté la poussière sans rien dire.

Ils ont roulé sur du silex. Ils ont avalé les gros pavés du Nord. Les nuits, quand il faisait trop froid, ils s'entouraient le ventre de vieux journaux : dans la journée, ils se jetaient des brocs d'eau sur leur corps tout habillé. Ainsi ils arrosaient la route jusqu'à ce que le soleil eût séché leur maillot.

Lorsqu'ils tombaient et qu'ils s'ouvraient le bras ou la jambe, ils remontaient sur leur machine. Au premier village, ils guettaient le pharmacien. Parfois c'était un dimanche, comme à Pézenas, et le pharmacien répondait : « Je ne suis pas de service. » Alors le coureur ne le secouait pas par la peau du cou, mais faisait : « Bien, monsieur ! » et reprenait sa longue route.

Vous allez voir arriver Bottecchia, ex-maçon dans le Frioul. Bottecchia ne vous regardera pas avec ses yeux, mais seulement avec le bout de son nez et le bout de son nez est avenant comme une lame de couteau.

Vous allez voir arriver Mottiat. Mottiat est de bleu vêtu. Il vous fera un sourire divin et vous regardera avec des yeux reconnaissants, comme si c'était vous qui veniez de fournir la course et de lui donner du plaisir.

Vous allez voir arriver Tiberghien. Je lui ai proposé de coudre sur son maillot les lettres d'amour qu'il trouva aux ravitaillements dans son sac, entre une cuisse de poulet et un rond d'andouillette de Vire. Mais Tiberghien m'a répondu : « Il me faudrait deux maillots. »

Vous allez voir arriver Frantz, ce garçon qui a fait l'admiration des sportifs, à accomplir le Tour de France comme vous avaleriez un verre d'eau. Il avait l'air de s'en aller sur sa machine tenant un livre à la main et lisant un roman d'aventures pour enfant. jJe suis à peu près certain qu'il ne s'apercevra pas qu'il est à Paris et qu'il continuera de pédaler pendant encore sept ou huit mois.

Vous auez voir arriver Cuvelier et Alancourt. Ils sont terribles comme des roquets. Ils mordent aux pattes tout ce qu'ils trouvent devant eux, même de gros saint-bernard sportifs comme Brunero, Aymo et Lucien Buysse de Loothenhulle.

Vous allez voir arriver Alavoine, dite Jean XIII, roi de la « poisse ». La place d'Alavoine n'est pas sur les routes, mais à l'Académie française. L'Académie est une institution qui doit non seulement conserver la langue, mais aussi la rajeunir. Pour cette dernière tâche, Alavoine est son homme. Allez me chercher un écrivain, un maréchal, un duc, un avocat, un poète qui, pendant l'ascension des Pyrénées, travaillé par le mal de mer et devant vous dire : « C'est triste d'éprouver un si grand malaise au cours de la plus rude étape », s'écriera : « C'est décolorant, pour une étape méchante, d'être pompé par un inconvénient de cette superficie ! »

Vous allez voir arriver Rho. Regardez-le bien, il porte le numéro 268. C'est D'Annunzio lui-même.

Vous verrez Garby, de Nevers, qui pleurait dans les Pyrénées. Vertemati, qui ne se nourrit pas à moins de trois poulets, douze oeufs et deux gigots par jour. Vertemati n'est pas gras. Et vous verrez Kamm, qui, depuis le début, tout en pédalant, me confie ses projets d'avenir. Il fut vendeur au Petit Parisien dans les temps anciens. C'était un beau destin.
- Eh ! monsieur, me cria-t-il au début, entre Brest et les Sables, est-ce que je pourrais y revenir ?

Entre Perpignan et Toulon, il s'approcha de mon véhicule.
- Pour le poste de vendeur n'est-ce pas, si je pouvais être désigné dans l'Orne, vu que j'y ai de la famille, vous me feriez plaisir.

Entre Nice et Briançon :
- Je demande le département de l'Orne si c'est possible, autrement je prendrai ce qu'on me donnera.

Hier, à Dunkerque, alors qu'il était onze heures du soir, un touriste routier rappliquait à toute allure par une rue noire. Il vit l'ombre d'un homme.
- Le contrôle, criait-il, ousqu'est le contrôle ?

Ce routier avait peur que M. Bazin eût fermé sa boutique. M. Bazin est le chronométreur qui possède sur sa montre une aiguille merveilleuse, aiguille qui s'appelle « dédoublante-rattrapante » et qui est la guillotine des coureurs.

C'était Karnm et il me reconnut.
- Pensez à ma place au Petit Parisien criait-il dans le désert de la ville et filant à trente-cinq à l'heure !

Mais il en est que vous ne verrez pas.

Une soixantaine de « lanternes rouges » se sont perdus autour de la France. On ne sait ce que ces hommes sont devenus. Ils cassaient leur roue et de préférence la nuit. Pour demander du secours, ils n'avaient que les étoiles, quand encore elles étaient là ! Ils sont partis, ils n'arriveront pas. Où sont-ils ?

D'autres ont quitté, épuisés, tel cet Archelais. Pendant six étapes, il marche, obstiné. Il regrettait visiblement que les as n'eussent pas de jaquette pour s'accrocher aux pans. Puis, un jour qu'il voulait encore continuer - dans les Pyrénées, je crois -, Archelais n'a pas pu. Il tomba, il remonta sur sa machine. Ce fut en vain. Il n'y avait plus d'huile dans la lampe. Alors, plein de fureur, il saisit sa bicyclette et la jeta contre un talus.

Quelques-uns finissaient bien les étapes, mais le contrôle était fermé quand ils arrivaient. Ils étaient hors de course. Ainsi, à Perpignan, vers une heure dix du matin :
- C'est-i le contrôle ? demande un routier tombant de sa bicyclette.
- Oui, mais il est fermé. Alors, le gars pleura tout haut.
- Faut pas pleurer, mon petit, dit un buveur de bière installé au café ; t'es aussi brave que les autres, t'as fait ce que t'as pu.

Il y eut aussi les défaillants genre Curtel. Curtel, après huit cents kilomètres, n'ayant gagné que six francs cinquante, déclara qu'il serait mieux à la « meuson ».

Vous ne verrez pas Ugaglia, ni Huot ; des voitures les ont « rectifiés ».

Mais vous verrez la grande douleur de Thyys et d'Alavoine.

C'était leur dernier « Tour ». Ils s'étaient préparés pour le gagner. Ils voulaient finir en beauté. La chance et Bottechia ne l'ont pas voulu.

- Oh ! c'est triste ! me disait Thys, roulant hier à côté de moi.

Alors Alavoine, qui suivait, laissa tomber, sans relever la tête :
- Oui, c'est bien triste, après quinze ans de « rame » consciencieuse, de dételer comme une vieille bique dans la poussière du vainqueur.

Le Petit Patisien, 20 juillet 1924


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