Tour de France
tour de souffrance

De Metz à Dunkerque, sous la pluie, contre le vent

Bellenger, vainqueur de l'étape

Dunkerque, 18juillet 1924.

Et pour l'avant-dernier coup, ce fut une autre chanson. Elle dura vingt heures quarante-cinq exactement : ce fut certainement l'une des plus jolies de la tournée.

Cette autre chanson commença exactement à minuit juste, à Metz, et se termina à neuf heures moins un quart, ce soir, à Dunkerque. Prenons-la par son début.

Il pleuvait et le vent soufflait ; il faisait un temps à ne pas mettre un cochon d'Inde sur le balcon.

Traînant leur vélocipède, les coureurs, d'un pas mou, apparurent un à un et, sous un vent debout, le départ fut donné.

Voyez par vous-même ce que cela put produire des douze coups de la nuit à quatre heures du matin. Des hommes qui avaient froid partout, sur qui la pluie tombait et qui, dans la nuit, s'en allaient pédalant. C'était le spectacle.

Dès qu'il ne fit plus noir dans le ciel, il fit noir sur les hommes ; je veux dire que les hommes, qui étaient partis blancs à minuit, se trouvaient « nègres » à quatre heures du matin. Cela est si vrai que mon confrère belge ne put se retenir de leur crier :
- Eh bien, vous en avez des gueules !

Mais les coureurs ne répondirent pas.

Les coureurs avaient raison. Qu'auraient-ils pu dire quelques heures plus tard !

Cette fois, ce n'était pas de la poussière que leur envoyaient les autos, mais des jets de boue. Mes amis étaient devenus de jolis cocos !..

Il faisait de plus en plus sombre et triste.

Les routes du Nord étant pavées de cubes de pierres remarquables par leur irrégularité, les soixante pèlerins rescapés du Tour de France, tour que l'on appelle aussi « Tour de Souffrance », roulaient sur les trottoirs et en changeaient à chaque instant, comme s'ils cherchaient une place où ils auraient moins mal.

On traversait des pays dont les noms n'étaient pas inconnus : Sedan, puis Lille, puis Armentières. Sur des plaques, on lisait Ypres, dix-sept kilomètres. Puis on franchit aussi l'Yser. Bref, cela nous rajeunissait de quelques années.

Ce n'était cependant pas à une guerre que nous assistions, mais à une course. À juger la chose sur l'extérieur, il n'y avait pas sur la face des acteurs une énorme différence.

Pendant la guerre, on envoyait Botrel sur le front, et Botrel donnait des concerts aux troupes. Aujourd'hui, c'est Biscot que nous avions dans une voiture. Biscot remonte le moral de nos hommes.
- Eh ! crie-t-il, après-demain, à la même heure, vous verrez la tour Eiffel.

La femme du jour est la grande-duchesse de Luxembourg. Son Altesse envoya cinq mille francs à Frantz, son compatriote.
- Ah ! dit Alavoine, une grande-duchesse, ça vaut bien mieux qu'un homme pour être président de la République.

La pluie a plusieurs effets ; entre autres, elle use les fonds de culotte. Bellenger a le derrière nu; Bottecchia aussi, Tiberghien de même.
Alors Tiberghien crie au lot :
- Encadrez-nous quand nous traverserons Lille, à cause des demoiselles. On ne peut tout de même pas passer pour des dégoûtants !

La pluie avait cessé ; elle reprend. Le vent coupe la figure, les hommes roulent tête baissée ; on dirait qu'ils sont maqullés comme des fakirs. La boue ne leur fait pas un masque, mais des dessins originaux sur tout le corps, et leur nez sert de rigole à l'eau qui tombe.

Hirson. Une vieille dame dit :
- Il faut que ces messieurs soient endurants pour faire des coups pareils !
Alors Bellenger répond :
- Nous sommes plus endurants que nos culottes ; autrement, sur quoi roulerions-nous, grand-mère ?

Thys n'avale pas cette journée.
- On peut faire dix fois les « Six jours » c'est de la rigolade, dit-il, comparé au Tour.

Mottiat passe près de la voiture de Biscot.
- Eh ! Biscot ! crie Mottiat, t'as pas la rame aussi, parfois sur la scène ?

Cet après-midi, ils ont adopté un mot : tous disent :
- Nous sommes « ressemelés ! »

Cela signifie qu'ils ne sont plus tout neufs.

Goethals est du Nord ; alors, ce soir, vers sept heures trente après vingt heures de selle, Cuvelier lui cria :
- Il est bien loin ton pays, mon vieux !..

Cinq minutes plus tard, Cuvelier tombait avant Bergues. Un motocycliste lui passa dessus et l'écrasa. Le Nord était encore plus loin que tu ne le supposais, petit Cuvelier !

Maintenant, faites vos jeux, tout va encore ; il reste une étape à couvrir.

Le Petit Parisien, 19 juillet 1924


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