tour de souffrance |
Ceux de la onzième...
L'étape Briançon-Gex est gagnée par le Luxembourgeois Frantz
Grenoble, 12juillet 1924.
Cela porte simplement le nom de « dix » et de « onze ». Ce n'est pas compromettant.
Lorsque l'on fait le Tour de France en quinze étapes, il est naturel qu'on en arrive un jour, d'abord à la dixième, ensuite à la onzième. Ainsi va l'événement dans un ordre de choses établi.
Il s'agit cependant d'une bagatelle : de la traversée des Alpes.
C'eût été tout à fait bien, si ces soixante hommes, en croix sur leur bicyclette, n'eussent aujourd'hui manqué de conscience : ils ne sont pas allés se planter au sommet du mont Blanc !
Alors, à quoi sont-ils bons ?...
Voici, toutefois ce que j'ai vu dans la montée et la descente de l'Isoard et du Galibier.
Quand ils les gravissaient, ils ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais déraciner de gros arbres. Ils tiraient de toute leur force quelque chose d'invisible, caché au fond du sol, mais la chose ne venait jamais. Ils faisaient :
« Hein ! Hein ! » comme les boulangers la nuit devant leur pétrin.
Je ne leur parlais pas, je les connais tous, mais ils ne m'auraient pas répondu. Quand leur regard rencontrait le mien, cela me rappelait celui d'un chien que j'avais et qui, avant de mourir, en appelait à moi de sa peine profonde d'être obligé de quitter la terre. Puis ils baissaient de nouveau les yeux et s'en allaient, courbés sur leur guidon, fixant la route, comme pour savoir si les gouttes d'eau dont ils la sentaient étaient de la sueur ou des larmes.
Ce spectacle se nomme une partie de plaisir. Ainsi en ont décidé les journaux de la région. Le départ des populations du Dauphiné et de la Savoie s'effectuerait cette nuit, à minuit quarante-cinq, pour le Galibier. Il y aurait au sommet un souper froid, une coupe de champagne, le tout pour quarante-cinq francs.
Les coureurs montent toujours.
Brunero, l'Italien qui fait le Tour pour la première fois, me demande d'une voix coupée :
- Est-ce encore long, le Galibier ?
- Je crois que c'est le bout, dis-je.
Dix minutes plus tard, je l'entends poser la même question à Thys. Thys répond : « Oui » d'un mouvement de tête. « Oui », c'est encore long.
Sur la pente de l'Isoard, Alavoine, l'année dernière, tomba, resta inanimé et perdit la course. Il s'en souvient :
- J'ai peur ! me crie-t-il.
Et, en roue libre, coupant le vent, il dévale, l'oeil anxieux.
Je me suis arrêté au bas d'une grande côte.
En trombe, un par un, je les vois descendre.
- J'ai peur ! me crie un routier d'une voix grelottante.
En voici un autre :
J'ai peur me crie-t-il.
J'ai l'air d'être là, dans ce tournant, pour les ramasser en morceaux.
En voici encore un, il va si vite qu'il m'envoie du vent en passant :
- J'ai peur ! me crie-t-il.
Mais l'un freine, il zigzague, il va dégringoler, il se colle contre le talus qui lui rabote la cuisse, mais le talus le cale.
Je vais vers lui ; sa chaîne est cassée : - J'avais un peu d'avance aujourd'hui. Ah ! misère de misère !
Il regarde sa chaîne :
- Comment est-ce que je vais arranger ça ? Il faudrait une enclume.
Il prend un gros caillou et un petit. Le gros est l'enclume, le petit est le marteau. - Si je puis réparer, je me saoule à l'arrivée !
La réparation ne va pas : - C'est des choses à abandonner...
Ce routier est Ercolani, le natif de Froges, qui attend son enfant :
- Pourvu que ce soit un garçon, je lui mettrai le nom de Benjamin.
- Pourquoi ?
- Parce que ie suis le benjamin du Tour : j'ai vingt et un ans !
Il parvient à réparer.
- Je suis heureux, dit-il.
D'autres routiers dévalent. Cela lui rappelle son malheur :
- Aujourd'hui, j'étais bien parti, j'aurais pu gagner un peu de classement... Comme ça, je suis redressé !
Sa chaîne est raccommodée. En remettant sa roue,à me demande :
- Vous n'êtes pas docteur aussi ? Vous auriez pu m'expliquer comment que ça se fait que je n'ai pas encore mon enfant. J'avais tout, tout, commandé chez le pharmacien avant de partir. Les médicaments vont se pourrir !
Il saute en selle :
- Ah ! Ils ne m'auront plus pour le Tour de France... Je suis trop jeune ça me vide. Je recommencerai quand j'aurai vingt-cinq ans...
Mais il repart et file comme un zèbre qui aurait aperçu un lion câlin !
Si Ercolani n'a pas reçu un télégramme à Gex, je lui en fabrique un : l'inquiétude de ce gosse n'a que trop duré.
Sur la route, un grand diable me fait des signes.
Sa bicyclette est à terre. Son genou droit est emmailloté. J'arrive sur lui, ses cuisses sont labourées de blessures. C'est Collé :
- Quel malheur ! moi qui me réservais pour après-demain !
Collé est Genevois.
Tous se réservent pour l'étape qui les amène dans leur pays. Ainsi, Muller guette Strasbourg, Goethais guette Calais, Collé guettait Genève, c'est-à-dire Gex.
Les Genevois traversent la frontière par milliers pour voir gagner Collé :
- Je suis tombé dans une voiture, pardi ! Quel malheur, monsieur ! quel malheur !
- C'est une auto ?
- Non, un campagnard avec sa « bourrique ».
Collé me montre le certificat d'un docteur :
« Enflure volumineuse au genou, plaies multiples »...
- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça ?... Quel malheur ! C'est la course à la mort, ce travail-là !... Enfin, j'espère qu'on fera tout de même la souscription à Genève...
Collé a abandonné. Que voulez-vous que devienne sur la route cet homme qui ne peut plus avancer ?
Je le prends dans ma voiture.
Collé, en acceptant, a commis une grave faute, paraît-il.
Quand un coureur ne peut plus courir il doit au moins marcher ! Il est question de lui infliger cinq cents francs d'amende !
À sa place, je me serais tué sur le coup. Comme cela, il n'eût pas enfreint le règlement !
Voici la Lanterne rouge.
C'est le nom que l'on donne au dernier.
C'est Rho, dit toujours D'Annunzio.
Il est difficile de dire si Rho est plus maigre qu'obstiné. Rho remplace un boyau et semble réfléchir profondément.
- À quoi pensez-vous si fort ?
- J'y pense à signor Bazin...
M. Bazin est le chronométreur.
À 21 h 41' 3" 2/5, M. Bazin presse sur un petit truc qui se trouve sur sa table, une montre de deux mille cinq cents francs. Alors il crie :
- Messieurs, le contrôle est fermé !
Il verrait D'Amunzio, à trois mètres, arriver ventre à terre, et lui faire le grand signe de la pitié et du désespoir, qu'il ne broncherait pas.
M. Bazin sait ce que représente, dans la vie, un dixième de cinquième de seconde.
M. Bazin est une espèce de coucou qui vit dans une horloge !
Rho était perplexe parce qu'il savait tout cela.
Sans le coeur de pierre de « signor Bazin », il eût trouvé le sport bien plus joli...
Le Petit Parisien, 13 juillet 1924
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