Gérard Dine, biologiste, spécialiste du dopage sanguin, décortique tous les types d’EPO, le produit vedette des tricheurs du peloton.
Éric Serres
D’abord pouvez-vous réexpliquer ce qu’est l’EPO ?
Gérard Dine. C’est une protéine que notre corps fabrique à partir du rein. Cette protéine participe à l’adaptation de notre espèce à l’oxygène, qui est indispensable pour fabriquer de l’énergie. C’est un système qui est très ancien dans notre fonctionnement.
Quand a-t-elle été découverte ?
Gérard Dine. Au début des années quatre-vingt, lorsque l’on a commencé à domestiquer les gènes et le génome. On a pu maîtriser un certain nombre de gènes dont celui de l’EPO. À la fin des années quatre-vingt, nous avons pu fabriquer de l’EPO recombinante. C’est-à-dire qu’en introduisant le gène de l’EPO humaine dans des cellules animales (non humaines) on pouvait faire pousser ces cellules sur des réacteurs cellulaires. Ces cellules qui sont modifiées vont produire biologiquement de l’EPO en dehors de notre corps. Cela s’appelle le génie génétique.
L’EPO pour les gens malades, à quoi sert-il ?
Gérard Dine. C’est un médicament fantastique pour les gens qui ont des dysfonctionnements du rein, pour les gens qui souffrent de dysfonctionnements de la moelle osseuse pour produire des globules rouges et enfin pour les gens qui reçoivent des chimiothérapies lors de cancers qui font dysfonctionner leur moelle osseuse.
Quand le monde sportif s’est-il emparé de ce produit ?
Gérard Dine. Les produits ont été à peine disponibles que les gens qui s’occupaient de dopage et qui voulaient augmenter le transport d’oxygène en faisant des transfusions ont découvert immédiatement l’intérêt de l’EPO. Elle a donc dès lors été utilisée dans tous le sport et en particulier dans trois précisément : l’athlétisme, le football et le ski de fond. Le cyclisme n’est venu qu’après.
Que représente ce marché du dopage ?
Gérard Dine. Aujourd’hui le marché des EPO c’est 3 milliards d’euros et le marché du dopage c’est 60 millions, c’est assez ridicule.
Donc au début des années quatre-vingt-dix apparaît la première famille d’EPO qui en compte sept, c’est cela ?
Gérard Dine. Oui, c’est cette EPO traditionnelle qui mène à l’affaire Festina en 1998. Ensuite, au début des années 2000 arrivent les EPO dite « retard ». Ce sont des EPO qui sont pensées pour que leur niveau de présence dans le sang dure plus longtemps. En clair, avec les EPO traditionnelles, il faut en faire trois cures par semaine, et là, une toutes les trois semaines. La première EPO retard est arrivée sur le marché avec l’Aranesp. Elle a été utilisée par les skieurs de fond en 2002 aux JO de Salt Lake City qui déjà pensaient que l’on ne pourrait pas la détecter.
L’EPO utilisée par l’Italien
Ricardo Ricco est une EPO retard ?
Gérard Dine. Oui, mais l’EPO des laboratoires Roche, le CERA, est légèrement différente. C’est de l’érythropoïétine bêta recombinante à laquelle on a couplé une molécule chimique qui permet de durer encore plus longtemps dans l’organisme. La commercialisation du CERA n’a été effective que depuis 2007 pour les insuffisants rénaux.
Comment Ricco a-t-il pu tenter le diable ?
Gérard Dine. On peut penser qu’ils ont fait la piqûre pour que cela couvre ses efforts dans les Pyrénées et les Alpes. Le problème qui s’est posé, c’est que peut-être l’injection a été faite de manière trop proche des contrôles. Avec les EPO retard, suivant le type, la fenêtre de détection est de cinq à huit jours, et en plus il n’y a pas d’égalité entre les individus.
Revenons à nos EPO, quelle est la troisième de la famille ?
Gérard Dine. La troisième catégorie d’EPO est l’EPO biologique humaine. Depuis 2002, dans le sport, a été utilisée une autre catégorie qui n’est pas recombinante : la Dynepo. Très utilisée en athlétisme. Elle est fabriquée avec des cellules humaines. Donc les formes de cette EPO sont très similaires à celles que nous produisons dans notre corps. Le test urinaire est forcément insuffisant pour la détecter.
Passons aux formes suivantes ?
Gérard Dine. La quatrième forme, c’est l’EPO synthétique. Elle est sur le marché sportif depuis 2006. L’un des premiers noms connus, c’est l’Hematide. Cette EPO est déjà en phase d’expérimentation humaine très avancée. Déjà utilisée malheureusement dans le cyclisme et probablement dans d’autres sports comme l’athlétisme. La cinquième catégorie ensuite, ce sont les EPO, génériques. C’est une définition industrielle. Les brevets pour les EPO traditionnelles et les EPO retard sont déjà tombés dans le public. Il y a donc des laboratoires qui fabriquent des génériques. En Europe et aux États-Unis depuis deux ans il y a une dizaine d’EPO génériques sur le marché.
Malheureusement elles sont aussi fabriquées en Inde ou la Chine, mais sans respect des règles de l’OMC. Du coup, à l’heure actuelle, on ne sait pas combien il y a d’EPO génériques dans le monde.
Cela veut-il dire qu’elles sont moins repérables au contrôle ?
Gérard Dine. Il faut avoir le référentiel de l’EPO utilisée pour pouvoir le détecter et déclarer quelqu’un positif. Or ces produits génériques fabriqués en Inde et en Chine ne le sont pas. Donc pas de validation !
Maintenant parlons des EPO dites de fusion…
Gérard Dine. Pour des raisons liées à certaines indications liées à des maladies hématologiques, on s’est aperçu que l’on pouvait fusionner l’EPO pour qu’il y ait deux ou trois molécules d’EPO en une seule, ce qui fait que ces EPO de fusion sont beaucoup plus efficaces au niveau de la moelle osseuse. Là, nous sommes en pleine situation expérimentale. Cette EPO n’est pas encore validée.
Il existe aussi des EPO qui sont prenables par voie orale ?
Gérard Dine. Oui, elles sont capables d’induire dans l’organisme du patient la production amplifiée de sa propre EPO par une action au niveau du rein et de la moelle osseuse. On ne sait pas si elle est déjà passée dans le sport. Pour l’instant ce médicament est en phase 1. C’est-à-dire que l’on en est à la recherche clinique. En gros, nous savons déjà ce qui va être utilisé en 2020 ou 2025 par les tricheurs…
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