La première fois que Paul Trépanier est allé à Chicoutimi, en 1976, il s’y est rendu en pédalant. Et il a choisi le chemin le plus long, celui de Québec-Saint-Siméon–La Baie, une randonnée de plus de 300 km qu’il a effectuée en trois jours.
Alain Bouchard
Il n’avait d’autre choix que de rouler seul. Le cyclotourisme était à peu près méconnu au Québec. Il a croisé à peine cinq autres cyclistes durant les trois semaines de cette expédition qui devait le mener aussi aux Grandes-Bergeronnes, aux Escoumins, etc.
Un soir qu’il décide d’aller au cinéma, le jeune homme de 21 ans fait de l’auto-stop parce qu’il pleut. Autrement, il aurait utilisé son vélo comme d’habitude. Les deux types qui le font monter lui parlent de cyclotourisme tout le long du trajet. Merci pour moi, pédaler avec des bagages, se dit Paul Trépanier.
Des images de cyclotourisme lui défilent pourtant dans la tête durant tout ce film qu’il n’a jamais vraiment regardé. La semaine suivante, il part pour Chicoutimi.
Fils d’un professeur de philosophie qui aurait bien aimé le voir réussir à l’école, et d’une mère professeure d’histoire de la musique à qui il a concédé de suivre des cours de piano, le bébé de la famille n’a jamais eu un bon rapport avec les études. Ce qui en a fait une sorte de mouton noir dans le quartier Saint-Sacrement de l’époque, où les quatre autres enfants de la famille se sont tous rendus à l’université.
« Je suis foncièrement autodidacte, raconte-t-il dans son logement du bord de la rivière Saint-Charles, dans Saint-Roch. Mes affaires me viennent du dedans et jamais de l’extérieur. » Quand il se définit, il dit par exemple : je suis cycliste et ma femme est bouddhiste. Ce qui clarifie bien des choses pour tout le monde !
La grande évasion
Les affaires lui viennent tellement de l’intérieur qu’il se tape cinq écoles secondaires en cinq ans, après un cours primaire déjà ardu. Il arrache néanmoins son diplôme, techniquement parlant, précise-t-il. Il suit des cours de photographie mais ça ne roule pas très fort. À 19 ans, il part trois mois pour l’Inde et le Népal. « J’y ai appris à manger mieux, à parler mieux, c’est-à-dire à me fermer la gueule, et à marcher plus. »
Le choc culturel a été foudroyant, et c’est ce qu’il voulait. « Quand on se projette ailleurs de cette façon, qu’on y reste pour la peine et qu’on se laisse déstabiliser, les résultats peuvent être surprenants. J’ai notamment découvert qu’il est impossible de profiter de la vie sans être en santé. »
Il va donc s’en occuper, sur le plan physique et mental. Au retour, il pédale seul jusqu’en Pennsylvanie; le type qui l’accompagne est bloqué à la frontière. Il dort dans des motels de passe et dans des campings de fortune. De là, il prend le train jusqu’en Floride, puis l’avion jusqu’en Martinique, où il passe l’hiver en appartement avec un autre type. Il revient à Montréal en autobus, puis à Québec à vélo. Six mois d’aventure, qu’il s’est payée avec des petits boulots d’entretien de terrains, d’aide-arpenteur, etc. Il est économe.
Il écoutait la radio communautaire de CKRL depuis la première minute, parce que son frère Denis y était producteur bénévole. Il propose un projet. Il travaille alors avec les fameux cracks du temps, Martin Bolduc — Cirque du Soleil — , Pierre Boulet — journal Le Soleil, etc. Il y passe quatre ans, en gagnant sa croûte en même temps dans le «sanctuaire» de Musique d’Auteuil de la rue Saint-Jean.
Quand vient l’automne, Paul Trépanier est chaque fois triste de devoir ranger son moyen de transport à pédales. En novembre 1977, il conjure le sort … et pédale dans la neige. Il n’arrêtera plus jamais. C’est même grâce à l’hiver qu’il apprend véritablement la mécanique cycliste. Cette saison accélère de beaucoup la détérioration d’un vélo. Il faut savoir l’entretenir et le réparer.
Les vélos Falardeau
Client de René Falardeau, rue Richelieu, il postule un emploi de mécano en mai 1987 et est embauché sur-le-champ. Il offre au patron d’acheter Les Bicycles Falardeau, sa boutique. Devenu malade, celui-ci la lui vend en 1991. Il se met résolument à déshabiller le cadre d’un vélo pour en habiller un autre. Interchanger et ajuster les pièces le passionne. C’est ainsi que naît la ligne de vélos artisanale Falardeau, qui se débrouille bien sur le réputé site mondial ebay.com.
Il achète Vélodidacte de la rue Saint-Jean en 2000, qu’il transforme en Véloteck et où il embauche le célèbre Pierrot Vélo qui s’est récemment présenté à la mairie. Puis il vend l’entreprise à ce dernier en 2006.
Entre-temps, monsieur pédale le Viêtnam où l’amène son intuition. Et il y trouve sa femme. Un jour qu’il se présente à un bureau de poste de Hue, il y est servi par My Anh, 31 ans, étudiante à l’université et célibataire. Quatre jours plus tard, il la demande en mariage, puis effectue deux autres voyages là-bas pour la convaincre. Il la marie finalement en 1995, sans jamais l’avoir même embrassée.
Le couple vit dans la rue de la Randonnée — quoi d’autre pour un cycliste ! — avec une fille adoptive de 21 ans, une nièce vietnamienne orpheline de sa mère, une fille biologique de 11 ans et son frère de six ans.
Paul Trépanier a eu un permis de conduire de 1976 à 1985, pour gagner sa vie. Mais il n’en a plus depuis, c’est My Ahn qui conduit la voiture familiale et qui transporte les enfants. Mais ce n’est pas par idéologie ou doctrine. L’homme de 53 ans déteste partir en guerre et n’est pas croisé pour cinq sous.
À Chicoutimi, en 1976, une femme lui a ouvert la portière de sa voiture dans le front. « C’était de ma faute, dit-il. Une voiture stationnée est le plus gros piège à cons. Il faut savoir calculer la distance sécuritaire nécessaire… »
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