19 avril 2008


La doctrine Angélil - qui était à Pékin la semaine dernière avec Céline pour un concert devant 35 000 personnes
- est simple : les représentants des États membres de l'axe des hypocrites ont décidé de boycotter
la cérémonie d'ouverture des Jeux, mais leurs pays font des deals avec les Chinois.
photo : Luo Xiaoguang, Associated Press

La doctrine Angélil

Jocelyn Coulon
L'auteur est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix
et professeur invité au GERSI et au CÉRIUM de l'Université de Montréal.

Les exactions de la Chine au Tibet provoquent une juste révulsion dans le monde. À cause de cela, des chefs d'État et de gouvernement occidentaux ont décidé ou menacent de ne pas participer à la séance d'ouverture des Jeux olympiques tout en ne changeant rien aux juteuses affaires avec la Chine. On est ici en pleine hypocrisie, à un point tel que René Angélil, imprésario et mari de la célèbre Céline Dion, a cru bon d'y mettre son grain de sel. Sans le vouloir, il a identifié la doctrine qui caractérise les relations des Occidentaux avec la Chine. En son honneur, donnons-lui le nom de «doctrine Angélil ».

Mais qu'est-ce que René Angélil vient faire dans le grand monde des relations internationales, me direz-vous ? Eh bien ! beaucoup. I1 ne sera pas le premier à voir son nom associé à une doctrine dans ce domaine. Le dernier en date est Frank Sinatra. Cela se passe en 1989. À cette époque, le système communiste vacille. La Pologne s'est donné un gouvernement pluraliste, l'Allemagne de l'Est est en pleine ébullition, et la Hongrie et la Tchécoslovaquie démantèlent les derniers vestiges de la présence soviétique. En octobre, le porte-parole du ministère soviétique des Affaires étrangères participe à Good Morning America. Son patron vient d'affirmer que l'Union soviétique reconnaissait à tous les pays la liberté de choix en matière de régime politique. On lui demande de réagir il répond : « Nous avons maintenant la doctrine Frank Sinatra. Il a une chanson, I Did It My Way. Eh bien ! c'est la même chose : chaque pays fait ça à sa façon et décide quelle voie suivre. » L'URSS n'allait plus lever le petit doigt pour sauver ses régimes satellites. Dix jours plus tard, le mur de Berlin s'écroulait et les chars soviétiques quittaient l'Europe de l'Est. Frank Sinatra a écrit une chanson, le politicien s'en est emparé pour justifier sa politique et les théoriciens des relations internationales l'ont transformée en doctrine.

La tartufferie
René Angélil est un homme d'affaires, et en homme d'affaires avisé, il veut voir sa talentueuse femme chanter devant le plus de spectateurs possible. La semaine dernière, il était en Chine, et Céline a chanté devant 35 000 personnes. Dans une entrevue à La Presse, il n'a pas mâché ses mots sur la controverse entourant le Tibet et les Jeux. « Nous, on est pour les Jeux olympiques à 100% », a-t-il dit, en soulignant que les athlètes travaillaient dur afin de participer à cet événement et qu'ils avaient le droit de le faire. Quant aux appels au boycottage, Angélil a explosé. Ouvertement, les gouvernements se disaient contre l'apartheid, mais ils faisaient des deals avec l'Afrique du Sud à cause du diamant. Ça me fait penser à ça, ici. On est contre, mais on fait des deals avec la Chine. » La doctrine Angélil est simple : les représentants des États membres de l'axe des hypocrites ont décidé de boycotter la cérémonie d'ouverture des Jeux, mais leurs pays font des deals avec les Chinois. Comme vous voyez, Sinatra comme Angélil n'ont rien inventé. Ils ont dit une évidence, une vérité vérifiable dans le champ des relations internationales et à laquelle certains politiciens et théoriciens attribuent un nom prestigieux.

Je suis bien d'accord avec Angélil. Voir tous ces agités finasser sur la Chine a quelque chose de répugnant, car la tartufferie qui se déroule présentement est plus sordide que ce que le mari de Céline dit.

Prenez le président Nicolas Sarkozy, par exemple. Au soir de son élection, le 6 mai dernier, il a juré que la France sera «du côté des opprimés du monde», face aux «tyrannies et dictatures». Six mois plus tard, il était occupé à vendre des armes et des centrales nucléaires à Kadhafi, en Libye, et à conclure de juteux contrats avec la Chine. Il s'est même dit favorable à la levée de l'embargo européen sur les ventes d'armes à la Chine, mis en place après le massacre de Tiananmen, en 1989. Oui, oui, les mêmes armes qui pourraient tuer au Tibet, ce territoire martyrisé depuis 1951 sans que cela ne fasse sourciller le président français.

Puis, patatras ! le Tibet revient au-devant de la scène, mais pas n'importe comment. Des émeutes éclatent, comme il y en a eu par le passé, mais cette fois elles sont filmées et diffusées dans le monde entier. Oh ! que c'est gênant. Avant on torturait et on tuait en Chine, mais on ne le voyait pas. Aujourd'hui, avec ces images sur YouTube et l'opinion publique, ça la fout mal, comme on dit dans les rues de Paris. Alors Sarkozy menace de ne pas se rendre à la cérémonie d'ouverture sans toutefois dire si l'embargo sur les ventes d'armes sera maintenu.

Le Tibet est une cause et les Jeux olympiques un événement trop importants pour être manipulés et salis par l'axe des hypocrites. Un peu plus de transparence et de cohérence dans leurs politiques envers la Chine rendraient plus crédible leur indignation.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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