20 mars 2008
Le Comité international olympique récolte aujourd’hui ce qu’il a semé le jour fatidique de juillet 2001 où, appelé à choisir la ville hôtesse des Jeux olympiques de 2008, il a préféré Pékin à Toronto.

Dès cette époque, on pouvait facilement prévoir la multiplication actuelle des appels au boycottage des Jeux et à d’autres formes de protestation envers le régime chinois.
À l’échelle planétaire, aucun événement sportif, à part peut-être la Coupe du monde de soccer, ne suscite autant d’engouement que la grand-messe olympique. Les Jeux sont donc devenus le portemanteau idéal pour accrocher sa cause.
Et ce ne sont pas les causes qui manquent lorsqu’il est question de la Chine. Répression envers les militants des droits de l’homme, emprisonnement de journalistes et d’avocats, recours presque routinier à la peine de mort et à la «rééducation par le travail», censure de l’Internet et des médias, les détracteurs du gouvernement chinois ont l’embarras du choix.
À cette longue liste, qui comprend aussi le rôle de la Chine dans la crise au Darfour, il faut maintenant ajouter les troubles qui déchirent le Tibet. Des troubles qui font resurgir un vieux croquemitaine qui ne s’était pas montré le bout du nez depuis les beaux jours de la guerre froide: la menace de boycottage.
Disons-le tout de suite: le boycottage des Jeux de Pékin serait un gigantesque coup d’épée dans l’eau, comme l’a été celui des Jeux de 1980, par exemple. Ne rêvons pas: ce n’est pas parce que le Canada, les États-Unis et une soixantaine d’autres pays ont boudé Moscou que l’Union soviétique s’est retirée d’Afghanistan… neuf ans plus tard !
Mais la totale inefficacité des boycottages olympiques n’est pas le pire des défauts de cette arme qu’on croyait consignée aux poubelles de l’histoire. Plus déplorables sont les dommages collatéraux qu’ils causent à des victimes innocentes: les sportifs.
«On souhaite tous que le gouvernement chinois trouve une solution pacifique à la situation actuelle, mais le boycottage n’est vraiment pas une solution efficace. Ça ne fait que pénaliser les athlètes», dit l’ex-olympienne Sylvie Bernier, chef de la mission canadienne aux Jeux de Pékin.
Médaillée d’or en plongeon aux JO de Los Angeles, en 1984, Bernier cognait à la porte de l’équipe olympique à l’époque des Jeux de Moscou, quatre ans plus tôt. « Plusieurs amies que je côtoyais ont été victimes du boycottage de 1980, dit-elle. J’ai vécu leur peine et leur désarroi. Les gouvernements et les organisations de défense des droits de l’homme sont beaucoup mieux placés que nous pour faire avancer les choses. »
Des propos auxquels fait écho Alexandre Despatie, qui vise l’or au tremplin de 3 mètres, l’été prochain, après avoir gagné la médaille d’argent aux Jeux d’Athènes. « On est tous concernés par ce qui se passe en ce moment et c’est une situation triste et complexe, dit-il. Mais pour les athlètes, les Jeux olympiques sont une célébration sportive à laquelle on se prépare depuis des années. On n’a aucun pouvoir de décision sur l’endroit où ont lieu les Jeux. »
En connaissance de cause
Tout le contraire du Comité international olympique, qui n’a pas hésité à choisir Pékin malgré le lourd dossier chinois en matière de droits de l’homme. « Le CIO savait pertinemment dans quoi il s’embarquait en attribuant les Jeux à Pékin», souligne Clara Hughes, gagnante de cinq médailles olympiques en cyclisme et en patinage de vitesse. «Mais essayer de faire porter la responsabilité de ce choix aux athlètes est ridicule. »
Plus encore, un boycottage pourrait bien avoir l’effet inverse de celui espéré. « Ça ferait beaucoup de bien au Parti communiste chinois, qui pourrait ressortir l’argument nationaliste pendant 10 ans de plus », note l’historien David Ownby, directeur du Centre d’études de l’Asie de l’Est de l’Université de Montréal.
Plus réaliste, mais d’une portée plus symbolique, est l’idée que les chefs d’État boycottent les cérémonies d’ouverture des Jeux, avancée entre autres par l’organisation Reporters sans frontières. On passe un message, on embarrasse un hôte reconnu pour ne pas aimer perdre la face, mais on évite de pénaliser les athlètes.
Mais ce scénario risque peu de se concrétiser. La plupart des pays n’oseront probablement pas défier ouvertement le mastodonte économique qu’est aujourd’hui la Chine. « La Chine n’a pas d’humour sur ces questions-là. Elle n’oubliera pas quels pays auront boycotté et il y aura un prix à payer », souligne M. Ownby, qui lance cette semaine un ouvrage sur une des bêtes noires du régime chinois, le mouvement Falun Gong.
Au final, les protestations qui auront le plus d’impact risquent d’être le fait des médaillés qui oseront profiter de leur tribune pour s’élever publiquement contre les politiques chinoises qu’ils jugent inacceptables. S’il s’en trouve, évidemment, pour défier la Charte olympique, qui interdit la propagande politique sur le site des Jeux…
20 mars 2008
Vincent Brousseau-Pouliot
Pierre Harvey
• Participant aux Jeux de Montréal (1976), Sarajevo (1984), Los Angeles (1984) et Calgary (1988)
• Il devait participer aux Jeux de Moscou en 1980, mais le Canada a boycotté les Jeux en raison de la présence de l'Union soviétique en Afghanistan.
• Aujourd'hui ingénieur à Québec
Sur le boycottage des Jeux de Pékin :
« Ce serait une décision injuste. On prendrait les athlètes en otages. Au lieu de faire payer les athlètes, pourquoi n'arrête-t-on pas d'acheter des produits de Chine ? »
Sur le boycottage des Jeux de Moscou en 1980 :
« J'ai payé en 1980. Le boycottage m'a complètement découragé. J'ai décidé de lâcher le cyclisme pour me concentrer sur le ski de fond. Environ 30% des athlètes canadiens ont aussi décidé d'arrêter. Qu'est-ce que le boycottage a changé en Afghanistan? Pas grand-chose. Tu fais payer des pauvres athlètes qui s'entraînent pendant 10 ans pour un problème qui se règle sur la scène internationale. Les politiciens avaient utilisé les athlètes afin de bien paraître. »
Sur la décision du CIO d'octroyer les Jeux à la Chine :
« Il est trop tard pour changer la décision. Le CIO savait ce qu'il faisait. Il y a toujours eu des problèmes aux Jeux olympiques. C'est l'événement le plus visible de la planète, la cible numéro un. Si ce n'est pas ça (la question du Tibet), ça va être autre chose. »

Annie Pelletier
• Médaillée de bronze aux Jeux d'Atlanta (1996)
• Aujourd'hui directrice des communications de la Fondation d'athlète d'excellence du Québec
Sur le boycottage des Jeux de Pékin :
« Je suis contre un boycottage. Laissez les athlètes tranquilles. S'il fallait boycotter chaque événement où les droits de l'homme sont bafoués... Si on boycotte la Chine, doit-on aussi boycotter les États-Unis à cause de ce qui s'est passé à Guantánamo ? »
Sur un geste de protestation autre que le boycottage, comme de porter un dossard noir en appui aux Tibétains :
« Le dossier des droits de l'homme n'est pas la responsabilité de l'athlète. C'est la responsabilité des dirigeants des pays. Porter un dossard, ça ne change jamais rien. Durant les Jeux, les athlètes doivent se concentrer sur leur performance. »
Sur le boycottage des Jeux de Moscou en 1980 :
« Je me rappelle avoir croisé des athlètes qui n'avaient pas participé aux Jeux en 1980. Ça m'avait frappée de voir à quel point ils avaient été affectés par cette décision. Les Jeux olympiques, ce n'est pas comme la Coupe Stanley qui a lieu chaque année au mois de mai. Dans certaines disciplines comme la gymnastique, un athlète n'a qu'une seule chance de participer aux Jeux. »
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