12 février 2008

Le cycliste «pro», ce sportif vu en négatif

Entre tristesse et colère eu égard à l'image déplorable que leur sport véhicule en matière de dopage, les irréductibles de la petite reine gardent l'espoir de jours meilleurs. Et tentent d'oublier dans l'effort l'opprobre qui guette leur condition. Témoignages.

Julie Conti

« Ce n'est pas facile d'être cycliste aujourd'hui », confesse Johann Tschopp, du Team Bouygues Telecom. Hués et conspués, les Ullrich et Vinokourov ont jeté l'opprobre sur tout un sport. Au point que les coureurs sont aujourd'hui ouvertement discrédités : « Parfois, les gens qui nous voient en course ou à l'entraînement nous traitent de dopés », décrit Aurélien Clerc, qui roule également pour Bouygues. Au royaume du pédalier, les concepts de présomption d'innocence ou de bénéfice du doute n'ont plus cours.

Dans l'imaginaire collectif, la petite reine est devenue synonyme de mensonge et de tricherie. Et sans trier le bon grain de l'ivraie, il est tentant de mettre tous les coureurs dans le même panier. « Les gens pensent qu'on ne peut faire du cyclisme qu'en étant dopé, c'est triste », regrette Johann Tschopp. « Le plus dur, c'est d'être montré du doigt et de voir la beauté de ce sport gâchée par sa mauvaise réputation », ajoute Steve Morabito, de l'écurie Astana. Devant l'ire du public, les cyclistes ne peuvent trouver de réconfort que dans leur entourage. « Ma famille me soutient, je n'ai pas à me justifier auprès d'elle », explique Gregory Rast, d'Astana. « Mon fan-club me suit toujours avec autant de passion », ajoute Steve Morabito.

Car même entre eux, les cyclistes ont désormais du mal à se faire confiance. Difficile de chercher à donner le meilleur de soi quand la moindre étincelle fait naître le soupçon. « Au sein de l'équipe l'ambiance est bonne, mais on est plus suspicieux à l'égard des autres », admet Aurélien Clerc. « Dès que quelqu'un progresse vite ou fait une bonne performance, on le soupçonne. C'est ça que je trouve le plus difficile. »

Déjà très contrôlés par le passé, les cyclistes ont adopté la législation la plus dure que le sport a jamais connue. Le passeport biologique suit désormais les paramètres physiologiques de tous les professionnels sur le long terme. Une démarche qui peut rassurer, mais Aurélien Clerc craint qu'elle n'ait aussi des effets pervers : « Le cyclisme est quand même le sport le plus contrôlé du monde, alors il est normal qu'on trouve beaucoup de cas positifs. Ces tests ont un bon côté, car ils contribuent à éradiquer le dopage, mais ils donnent aussi une mauvaise image de la discipline. »

Le nouveau code antidopage a également des incidences très concrètes sur le quotidien des coureurs, qui doivent annoncer le moindre de leurs déplacements. Dès qu'ils s'éloignent à plus d'une heure de voyage de leur domicile et même si c'est pour aller faire des courses. « Si je décide, par exemple, d'aller me changer les idées à Europaparc durant ma journée de repos, je dois l'annoncer », explique Aurélien Clerc. Les cyclistes doivent également composer avec les tests antidopage qui peuvent intervenir à n'importe quel moment. « Quand on est en train de souper en famille et qu'on vient nous contrôler, ce n'est pas idéal », reconnaît Steve Morabito. « Mais chacun fait son boulot et tant que le cyclisme me permet de recevoir un salaire à la fin du mois pour faire vivre ma famille, ça me va. » Comme lui, tous les coureurs acceptent de se plier aux nouvelles mesures dans la croyance ferme que celles-ci vont faire évoluer l'image de la petite reine. Johann Tschopp le premier. « On rentre quand même dans la vie privée des gens, ce n'est pas anodin. Mais s'il faut en passer par là pour faire changer les choses, ça en vaut la peine. »

Derrière la résignation, la colère gronde parfois. Le sport le plus contrôlé du monde est en même temps le plus montré du doigt. D'où le sentiment assez compréhensible de jouer le rôle de bouc émissaire. « Ce qui me dérange le plus, c'est qu'on paie pour les autres alors qu'il y a autant de problèmes dans l'athlétisme ou dans le ski de fond », se révolte Aurélien Clerc. « On parle moins du dopage dans les autres sports. Quand on a trouvé du matériel de transfusion sanguine dans la maison des biathlètes autrichiens durant les JO de Turin, les médias n'en ont pas fait tout un plat. Si la même chose s'était produite durant le Giro, il y aurait eu trois pages dans les journaux .»

Les luttes intestines qui opposent l'UCI et les organisateurs des grands tours paralysent également l'emploi du temps des coureurs. Dernièrement, ce sont les invitations décernées par les organisateurs du Giro qui ont fait scandale, plusieurs équipes du ProTour ayant été écartées, soit Astana, Crédit Agricole, High Road et Bouygues Telecom. Les équipes ont alors menacé de boycotter l'événement en masse, tandis que le président de l'UCI, Pat McQuaid, tançait les organisateurs. Aurélien Clerc : « C'est embêtant parce qu'on ne peut pas s'organiser. Normalement, on se fixe un programme avec des objectifs en décembre. Mais on ne va pas prendre part aux mêmes courses selon que l'on participe au Giro ou non. Ce n'est pas un tour sur lequel on peut arriver fatigué. »

En sus des bouleversements du quotidien viennent s'ajouter les craintes quant à l'avenir de la profession. « Le plus dur dans cette situation est le manque de sponsors », reconnaît Gregory Rast. « J'ai peur qu'il soit de plus en plus difficile d'en trouver. » Si Bouygues Telecom a resigné pour deux ans, de nombreux sponsors se retirent. Wiesenhof, T-Mobile, Discovery Channel et bientôt Gerolsteiner ont choisi de quitter le navire avant qu'il ne coule.

L'impression, aussi, pour les sportifs, que leur métier entre en déliquescence. Johann Tschopp craint que la relève ne tourne le dos à la profession : « J'ai peur que toutes ces affaires n'effraient les jeunes qui veulent devenir cyclistes. C'est un sport dur et ce n'est pas facile de remonter sur son vélo quand on est traité de dopé. » Swiss Cycling a récemment annoncé une diminution inquiétante de ses membres. Difficile de continuer à suer sur sa selle dans ces conditions ? Au contraire, selon Steve Morabito. « On s'entraîne tellement qu'on est un peu dans notre monde. On ne voit pas tellement ce qui se passe autour de nous. » Et quand ça ne suffit pas, les cyclistes tentent de rester positifs. Pour une fois que ça pourrait les sauver.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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