Pascal Richard, le flamboyant champion olympique d'Atlanta, aujourd'hui propriétaire d'une agence immobilière, a eu besoin de quatre ans pour recoller au peloton des gens ordinaires.
Jean Ammann
La question avait été posée sans grand espoir, comme on jette une bouteille à la mer. De toute façon, la réponse serait convenue, genre Edith Piaf : « Non rien de rien, je ne regrette rien, ni le bien, ni le mal, etc. » Allons-y quand même par acquis de conscience : « Pascal, et si c'était à refaire ? » « Jamais je ne referais une carrière cycliste, c'est trop dur après... »
Pascal Richard est l'un des meilleurs cyclistes que la Suisse ait connus et il fut, durant quatorze ans, un acteur essentiel du peloton professionnel : champion olympique à Atlanta (1996), champion du monde de cyclocross (1988), vainqueur de Liège-Bastogne-Liège, du Tour de Lombardie, du Tour de Romandie, du Tour de Suisse, de deux étapes sur le Tour de France et d'une étape du Tour d'Italie. « Entre soixante et septante victoires professionnelles », résume-t-il.
Aujourd'hui, à l'âge de 43 ans, Pascal Richard dirige une agence immobilière à Montreux, au bord du lac Léman. Il emploie trois personnes : « Et je donne du travail à des dizaines d'entreprises pour des millions de francs », insiste-t-il. Au cours de l'entretien, il griffonne des croquis, rectifie un plan, dessine la vue aérienne d'une salle de bains... Sept ans après sa retraite sportive, il sort gentiment la tête de l'eau, même s'il traîne une histoire sentimentale finissante et une casserole juridique qui date de 2002. Pascal Richard est un homme qui a cassé un miroir en 2000 et en a pris pour sept ans de malheur.
Miroir brisé
« C'était le 15 août 2000 », dit-il. La date est gravée dans sa mémoire. Ce jour-là, Pascal Richard s'est retiré du cyclisme sur un ultime crève-coeur : une non-sélection aux Jeux de Sydney, lui qui fut durant quatre ans le champion olympique en titre, le premier de l'histoire du cyclisme ! Il fait ses adieux sur un sentiment de trahison : « Tout à coup, les projecteurs s'éteignent, on passe de la lumière violente à celle tamisée d'une vie ordinaire. À quel prix ? », demandait-il déjà dans une autobiographie* où l'appréhension point à chaque ligne.
Manifestement, le milieu ne veut plus de lui : un essai comme consultant à la Télévision suisse romande sur le Tour de Romandie, mais l'expérience ne sera pas reconduite; une candidature au poste de sélectionneur national, que la fédération suisse ne retiendra pas; et quand un sponsor lui propose un contrat pour suivre le Tour de Suisse, l'organisateur, Marc Biver, qui fut son manager et avec qui il s'est brouillé, lui refuse l'accréditation... L'élégant Pascal Richard ouvre alors un magasin de mode à Montreux à la fin de l'année 2001 : « L'époque était mal choisie : les affaires n'étaient pas bonnes. Certains jours, je restais les bras croisés dans la boutique, je n'ouvrais pas la caisse de la journée. » Il vient de divorcer, il s'inscrit au chômage : « J'avais besoin d'argent, je suis resté trois mois au chômage, mais les gens me faisaient bien comprendre que je n'avais rien à y faire : j'étais Pascal Richard, le champion olympique, le sportif admiré des foules, je volais l'argent des chômeurs. » Nous sommes en 2002, il est aux abois, il est désespéré et le mot n'est pas trop fort : « J'ai pensé plusieurs fois me suicider, mais il m'a manqué le cran... Moi, je comprends par où sont passés Jimenez et Pantani... » Il lui faut un miracle. Au mois de mars, il se laisse séduire par un escroc, un bonimenteur, un pseudo-marabout : il perd 200 000 francs dans cette arnaque. Comment se refaire ? Il invente un vol de montres, mais la police et son assurance flairent l'embrouille. Au mois de novembre 2006, la justice l'a condamné à quatre mois de prison avec sursis.
Un homme seul
Il aurait souhaité que le juge décrète un huis-clos, que la presse garantisse son anonymat. Hélas, le procès fut public et son nom jeté à la foule. Sur l'internet, le feuilleton abracadabrant dont Pascal Richard est le héros a nourri les forums de discussion. Lui, cela va de soi, n'a pas revu un centime. « Non, assène-t-il, le sport n'est pas une école de vie ! Un cycliste évolue dans un monde protégé et il y reste. La vie d'un cycliste, ce n'est pas la réalité. » Quand le peloton continue sans vous, quand le tintamarre de la caravane s'éloigne, il reste un homme seul dans la pampa : « Durant les trois ans qui ont suivi ma retraite sportive, j'étais comme en manque : il me manquait l'adrénaline, le stress de la compétition. Pour me réintégrer dans la société, j'avais besoin d'un travail et je n'en trouvais pas. Je me suis senti inutile, comme n'importe quel chômeur. C'est un sentiment qui m'a traumatisé. »
Pascal Richard ne comprend pas qu'une fois descendu du podium, le champion puisse être abandonné dans la coulisse : « Du jour au lendemain, j'ai perdu mon statut social, je suis tombé dans l'anonymat. Pendant des années, je n'avais donné que du bonheur aux gens, je les avais fait rêver, j'avais essayé d'être un exemple pour la jeunesse... Et tout à coup, personne ne savait que faire de moi. Il aurait fallu que je m'excuse : excusez-moi d'avoir été bon, d'avoir gagné des courses, d'avoir été champion olympique. » Dans un monde idéal, rêve-t-il, le sportif professionnel ne serait pas abandonné comme la musette dans le caniveau : « On pourrait très bien imaginer que les sponsors, lorsqu'ils s'associent au mouvement olympique ou à une fédération sportive, s'engagent à fournir un emploi aux athlètes. Ce serait une clause du contrat », propose Pascal Richard. Depuis le mois de janvier 2005, Pascal Richard, dessinateur architecte de formation, dirige une agence immobilière. Il lui a fallu quatre ans pour recoller au peloton des travailleurs ordinaires : « On me dit : tu aurais dû préparer ta retraite ! Mais ce n'est pas possible : on ne pédale pas six heures par jour en assurant ses vieux jours; on ne fait pas une carrière de champion en préparant sa retraite. » On ne reproche pas à un gladiateur son imprévoyance.
* « Pascal Richard, géant de la route, forçat de la vie », avec Patrick Oberli, Editions Factuel, 2001.
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