27 septembre 2007
Nicolas Dickner
Partout au Québec, des milliers de vertueux parents s'interrogent. Voilà des années qu'ils s'efforcent de garder leurs enfants au large d'une carrière artistique. Lire Harry Potter constitue un loisir inoffensif - tant et aussi longtemps, du moins, que fiston n'ambitionne pas de rédiger un manuscrit.
Ah ! Comment pourrait-on froidement laisser son enfant devenir compositeur, écrivain, danseur ? Pire encore : poète ! Non seulement le pauvre ange risquerait-il de crever la dalle, mais sans doute développerait-il une accoutumance à ces drogues dures et molles qui pullulent (comme chacun sait) au sein de la communauté artistique.
Les danseurs et les musiciens gobent des bêtabloquants. Les chanteurs pop déjeunent à la cocaïne. Les écrivains s'administrent divers stimulants et opiacés, sans oublier d'importantes quantités d'éthanol.
Pensez-y un peu : même les auteurs de roman jeunesse boivent du café !
Elle demeure bien vigoureuse cette idée que promouvait jadis l'abbé Béthléem dans son légendaire ouvrage Romans à lire et romans à proscrire: les mauvaises lectures font les mauvaises vies - et toute lecture est a priori suspecte.
Bref, à dessein de détourner leur progéniture de ces destins corrompus, plusieurs parents encouragent la pratique du sport.
Contrairement à la culture (qui n'engendre que le vice, la paresse et la myopie), le sport enseigne la discipline, l'effort, la saine compétition. L'athlète représente, davantage que quiconque - plombier, comptable ou professeur de géographie -, le bon exemple pour notre belle jeunesse.
Imaginez le profond désarroi que vivent ces pauvres parents depuis la semaine dernière !
Jadis, on identifiait aisément un drogué. Les signaux étaient limpides : des vêtements noirs élimés, une barbe de trois jours, un bouquin de William Burroughs dans la poche arrière du pantalon. Aujourd'hui, la situation ne cesse de s'embrumer. Comme si les innombrables scandales de dopage sportif ne suffisaient pas, voilà que Geneviève Jeanson confesse avoir carburé à l'EPO depuis l'âge de 16 ans.
Imaginez l'effarement des vertueux parents devant ces athlètes qui utilisent, en fin de compte, les mêmes méthodes que les romanciers de mauvaise vie !
À qui se fier ? L'entraîneur de fiston est peut-être un Bukowski en puissance !
L'image fera sans doute sourciller. Il est périlleux d'associer sport et littérature. La dernière fois que je m'y suis risqué, j'ai essuyé un joyeux tollé : les gens de lettres n'aiment pas être comparés aux sportifs.
N'empêche : lorsque j'ai de la difficulté à écrire, lorsque je perds courage entre deux chapitres, j'imagine Emil Zátopek en train de courir tout seul, en pleine tempête de neige. Loin du stade, loin des caméras. Chaussé de grosses bottes d'hiver.
Il me semble alors, pendant un bref instant, percevoir la nature essentielle de mon travail.
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