
Un mensonge trop lourd à porter
On a beau savoir, ça donne quand même un sacré choc. Il ne se trouvait plus grand-monde pour croire Geneviève Jeanson.

Après les quatre affaires de dopage la concernant, la dernière s'étant conclue par une suspension de deux ans pour un contrôle positif à l'EPO, le cercle des admirateurs de la cycliste québécoise s'était réduit comme peau de chagrin.
D'un scandale à l'autre, les dénégations de la cycliste québécoise avaient progressivement perdu toute crédibilité. Il est rare que la foudre frappe quatre fois au même endroit. C'est pourtant l'improbable miracle auquel Jeanson nous demandait de croire. Fallait avoir la foi bien trempée. Ou être naïf.
N'empêche. C'est une chose d'avoir l'intime conviction de se faire mentir en pleine face. C'en est une autre d'obtenir des aveux complets du menteur. Ou, en l'occurrence, de la menteuse. C'est pourtant ce qu'Alain Gravel et l'équipe d'Enquête ont réussi, au terme d'une investigation journalistique irréprochable. Chapeau bas.
Mais le reportage fascine autant pour la confession de Jeanson que pour les questions qu'il soulève, implicitement, sur la capacité des athlètes qui se dopent de se mentir à eux-mêmes.
Il faut voir l'aplomb de Jeanson lorsqu'elle clame son innocence et sa pureté lors de ses premières rencontres avec Gravel, en Arizona. « Je n'ai rien d'autre à dire que la vérité. » Et la vérité, sa vérité, c'est qu'elle n'a jamais pris d'EPO, point à la ligne.
« I don't give a flying fuck », lance-t-elle à l'intervieweur lorsqu'il la questionne sur sa réputation écorchée. « Ça ne me dérange pas du tout. » Mais quand elle finit par craquer, après s'être «auto-pelure-de-bananisée» en se contredisant à propos de son hématocrite aux championnats du monde de Hamilton, on comprend qu'au contraire, ça la dérangeait beaucoup.
Elle était prise dans un engrenage, explique-t-elle, sans outils, sans moyens de s'en sortir, habitée par la peur de décevoir tous ceux qui avaient cru en elle.
Alors elle s'est bâtie une histoire. Une histoire pleine de trous, invraisemblable à la lumière de l'accumulation des affaires de dopage la concernant : l'histoire d'une coureuse honnête, victime du mauvais sort et, qui sait, de la jalousie des autres. Elle a probablement fini par y croire. Jusqu'à ce que le mensonge devienne trop lourd à porter.
La seconde partie du reportage ne sera diffusée que la semaine prochaine, mais on peut d'ores et déjà prédire que l'entraîneur de Jeanson, André Aubut, n'en sortira pas grandi. Plusieurs témoignages présentés hier donnaient l'impression d'un control freak prédisposé à la violence psychologique, voire physique, et prêt à tout pour faire gagner sa protégée (un mot peut-être mal choisi dans les circonstances).
En cours de visionnement, je me suis tout de même demandé où s'arrête la responsabilité de l'entraîneur et où commence le libre arbitre d'une athlète déterminée à gagner coûte que coûte. Geneviève Jeanson est-elle une créature entièrement façonnée par un entraîneur manipulateur ? Ou portait-elle en elle, avant même sa rencontre avec Aubut, un besoin de performance tellement exacerbé qu'il l'exposait d'emblée à la tentation du dopage ?
La question est intrigante. Certaines déclarations de Jeanson donnent à penser qu'elle était une victime consentante de son entraîneur. « Je ne voulais pas faire partie de la parade, je voulais la diriger. Même à 15 ans, je lui demandais de me pousser », dit Jeanson à propos de son ancien entraîneur et ex-mari.
Mais, au fond, c'est un faux débat. La réalité, c'est qu'André Aubut, quelque part au milieu des années 90, a pris sous son aile une athlète mineure, une adolescente certes déterminée, mais une adolescente tout de même. Il avait 26 ans de plus qu'elle, il était une figure d'autorité, un adulte supposément responsable. C'était à lui de poser les repères moraux, à lui d'établir pour sa pupille les limites de l'acceptable - des limites à l'intérieur desquelles le dopage n'avait évidemment pas sa place.
Il n'a rien fait de tout ça. Il a failli à ses devoirs. Il a conduit Geneviève Jeanson à un championnat du monde junior et à quatre titres sur le mont Royal, certes. Mais ces succès reposaient sur une imposture dont il a été l'architecte. Une imposture qui nous empêchera à jamais d'apprécier la grande athlète que Jeanson aurait pu être. C'est sans doute le plus grand drame de toute cette affaire.
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