31 août 2007
À la veille de la Vuelta, elle semble bien loin l'époque où les Rominger, Zülle et autre Dufaux faisaient la loi sur les routes espagnoles. Enquête sur les raisons d'un déclin.
Samuel Jaberg
"Il ne faut pas se voiler la face: Cancellara, c'est un peu l'arbre qui cache la forêt." Entraîneur national sur piste et ancien cycliste professionnel, Daniel Gisiger n'a pas sa langue dans la poche. Jadis enviée par tous ses voisins, la Suisse qui roule est redescendue de son piédestal depuis une dizaine d'années. Le vélo suisse est dans l'ornière. Les faibles résultats obtenus chez les professionnels ces dernières années sont sans équivoques mais ne représentent que la pointe de l'iceberg. Le mal est plus profond qu'un simple effet cyclique. Au cœur même du système, c'est toute la relève qui est en danger.
Les jeunes désertent le vélo
Premier signe de déclin: le nombre de licenciés sur route a drastiquement diminué ces dernières années en Suisse. Même s'il n'est pas possible de séparer formellement les disciplines chez les juniors et les amateurs, les estimations données par Roland Richner, responsable de la formation chez Swiss Cycling, sont éloquentes: "La fédération compte aujourd'hui près de 3200 licenciés. Au niveau J+S, 80% des personnes formées le sont dans le VTT, une discipline en plein essor depuis la fin des années 80. Et dans les 20% restants, sont aussi compris toutes les autres disciplines, à savoir la piste, le cyclo-cross, le BMX ou encore le vélo artistique".
"Le nombre de clubs se consacrant à la route a reculé de manière extrême, notamment en Suisse alémanique", constate avec amertume Roland Richner. Autre signe de déclin d'un sport autrefois parmi les plus populaires du pays: le nombre de partants lors de courses populaires n'a jamais été aussi bas. Il y a 20 ans, un peloton amateur comptait jusqu'à 220 têtes. S'il y en a la moitié aujourd'hui, les organisateurs sont satisfaits. Même chose côté juniors. Lors des courses nationales fin juin à Lugano, seuls 34 concurrents ont pris le départ chez les Juniors (M19), respectivement 28 chez les Cadets (M17). Un désert.
Le dopage, coupable idéal
Dopage : le coupable de cette désaffection semble vite désigné. Depuis 1998 et l'affaire Festina, censée marquer un tournant radical dans la lutte contre les tricheurs, les scandales n'ont pas fini de faire la "Une". Avec en apothéose un "Tour de France du Renouveau" qui s'est transformé en véritable "Tour de la Farce". Si tous les acteurs du milieu sont conscients de l'image catastrophique que leur sport véhicule dans le public, ils ne sont pas tous prêts à faire du dopage un bouc émissaire.
Plus que cela, c'est le manque de structures de formation et la philosophie dans lesquelles a évolué le cyclisme sur route ces dernières années qui font débat. Un exemple : points de passage souvent obligés vers le cyclisme professionnel, les équipes amateurs élite ont fondu comme neige au soleil. En quelques années, on est passé de 35 à seulement 5 équipes actives en Suisse, selon Roland Richner.
La fédération tousse
Autre grand problème évoqué par Julien Taramarcaz, coureur talentueux d'à peine 20 ans et qui ambitionne de rejoindre une équipe Pro Tour dans les 2 ou 3 ans : "Il manque une structure permettant d'accueillir des jeunes de plus de 22 ans, qui souvent arrêtent à cet âge faute de pouvoir trouver une formation prête à leur faire signer un contrat".
Un avis que partage Daniel Gisiger: "Il faudrait créer une équipe nationale capable de faire le tampon entre les amateurs élite et le monde Pro Tour afin de permettre aux jeunes de continuer à progresser". Mais pour cela, le Biennois sait très bien qu'il faudrait de l'argent, ce dont manque cruellement la fédération. Exsangue, Swiss Cycling croule en effet sous les dettes. Et les fortes dissensions au sein de l'institution n'améliorent pas la situation.
L'argent, nerf de la guerre ?
"Récemment encore, j'ai reçu un blâme de la fédération pour avoir dépassé le budget lors d'un camp d'entraînement. Notre situation financière ne nous permet pas de travailler de manière optimale avec les jeunes. Je pense toutefois qu'il faudrait fixer des priorités. Mais je ne suis pas au comité directeur et ce n'est pas moi qui décide", lâche Daniel Gisiger.
Faute d'argent, nerf de la guerre, la fédération n'aurait donc pas les moyens d'assurer une politique de formation et de promotion satisfaisante pour le cyclisme sur route helvétique. Une affirmation que conteste catégoriquement Roland Richner: "Avec tout le respect que je dois à Daniel Gisiger, je ne peux pas être d'accord avec lui. Le système des subsides octroyés par l'Office fédéral du Sport et Swiss Olympic fonctionne très bien. Ainsi, par le biais de Jeunesse + Sports, les clubs peuvent obtenir des subventions en formant des entraîneurs. La manne est pratiquement illimitée, puisque la Confédération met 60 millions à disposition et que nous pouvons former autant de gens que nous souhaitons dans le cyclisme".
Des pratiques à bannir
Pourquoi alors ne pas plus profiter de cette source intarissable à disposition ? "Le problème, c'est que le milieu du cyclisme sur route est très conservateur. Dans les clubs, on se moque souvent de J+S en affirmant que les exercices pratiqués sont un peu des jeux pour enfants. Mais c'est faux ! L'époque est révolue où un entraîneur pouvait dire à ses coureurs : 'Suivez-moi les enfants, aujourd'hui on va grimper 5 cols !'. Il faut miser sur la coordination et la technique, l'endurance suit naturellement".
Swiss Cycling veut donc en finir avec ces pratiques dignes du XIXe siècle et encore trop courantes. Pour cela, elle a mis en place une politique de promotion de la relève auto-proclamée comme "l'une des meilleures au monde", et selon Roland Richner, enviée par nombre de nos voisins. Un avis que ne semble pas totalement partager Daniel Gisiger: "Je crois qu'on se regarde un peu trop le nombril au lieu de travailler. Il faudrait davantage soutenir les clubs et les bénévoles qui s'y investissent énormément."
Fatigue au sein des clubs
Des clubs, justement, qui outre les difficultés de recrutement, doivent faire face à de nombreux problèmes. Trouver des sponsors devient de plus en plus difficile, l'organisation de courses n'est plus toujours rentable et devient plus compliquée en raison des normes de sécurité imposées. Mais pour Roland Richner, Swiss Cycling n'est pas coupable de ce déclin: "La fédération n'a jamais soutenu directement les clubs. Ce sont les entreprises qui s'intéressaient à ce sport qui finançaient leurs activités. C'est vrai que c'est devenu plus dur pour eux, mais certains s'en sortent très bien. Malheureusement, il arrive aussi que les dirigeants soient un peu fatigués et qu'il manque des personnes capables d'assurer le bon fonctionnement du club".
Si la relève fait défaut, c'est aussi en raison de l'évolution naturelle de la société. Sport exigeant par excellence, le cyclisme, à l'image de l'athlétisme, fait les frais de l'engouement de la jeunesse pour une kyrielle de nouvelles disciplines plus "fun" apparues ces dernières années. La baisse de pratique du sport observée chez les jeunes n'aide pas non plus à susciter des vocations. Et contrairement au football, le cyclisme ne séduit pas ou très peu les jeunes étrangers installés en Suisse.
Foi dans l'avenir
Pourtant, relève Daniel Gisiger, "je n'ai jamais vu autant de gens grimper des cols le dimanche. Je crois que le vélo reste un sport merveilleux et très apprécié". Le Biennois est optimiste quant à l'évolution de la pratique de son sport. Comme son aîné, Julien Taramarcaz a gardé la foi: "C'est un peu un phénomène de mode. En VTT, la fédération bénéficie d'un engouement extraordinaire car les coureurs suisses sont au sommet de la hiérarchie mondiale. Je pense que l'enthousiasme reviendrait également si la route nous offrait quelques champions d'envergure."
En battant, Roland Richner est convaincu que son engagement en faveur de la formation atteindra son objectif. Mais pour cela, il faudra "beaucoup de courage et un véritable changement de mentalité".
page mise en ligne par SVP

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