
Note du webmestre :
Rentré à Montréal vendredi soir après avoir roulé pendant deux semaines loin de notre clavier habituel, c'est par centaines que les courriels se sont accumulés. Parmi ces messages, plusieurs belles surprises, dont un envoi de Mathieu Laberge.
Mathieu Laberge est rédacteur à Sportcom, l’Agence de communication du sport amateur québécois, depuis les débuts de l'agence en octobre 2001. C'est lui qui écrit les articles de fond sur le vélo qui précèdent les grandes compétitions, les pré-papiers, comme ils disent dans le métier.
Mais Mathieu ne fait pas qu'écrire sur le vélo. Il en est un fervent adepte. Comme du ski de fond et du marathon.
Je le connais depuis bientôt huit ans et j'ai la chance d'être inscrit sur une liste de mordus du vélo à qui Mathieu raconte ses courses. C'est toujours passionnant. Modeste, à plusieurs reprises il a décliné l'invitation que ce soit publié dans les VÉLO NOUVELLES. Cette fois j'ai un peu insisté. Et il a aimablement accepté.
Voici donc :
19 juillet
Bonjour ! Tel que promis, voici mon compte-rendu de l’Étape du Tour. Récit imbibé de sueur, de sel, de boisson énergétique et d’effort. Si vous avez Canal Évasion, regardez l'étape de lundi prochain, ça sera exactement la même.
Lundi matin, Toulouse. Lever à 3h30 et départ pour Foix à 4h15. Ça fait seulement 36 heures que je suis arrivé en France, mais le décalage horaire ne semble pas m’affecter. J'ai réussi à dormir quelques heures entrecoupées, mais j’ai de la difficulté à terminer mon sandwich préparé avant de monter dans l’autobus qui nous amène vers Foix. La nervosité y est sûrement pour quelque chose.
Sur la ligne de départ
J'aurais toutes les raisons de m’énerver mais je n’en fait rien. J’ai juste hâte de commencer à rouler. Ça fait tellement longtemps que j’attends ce moment. Nous nous rendons dans notre sas de départ, le cinquième sur six. C’est Greg LeMond, ancien triple champion du Tour qui porte le numéro un. Il est interviewé par le présentateur, mais étant donné que nous sommes tellement loin, nous ne le voyons pas. Le départ est donné à 7 heures, mais il nous faudra un bon 7-8 minutes avant de commencer à rouler, plus un autre 5 minutes avant de franchir la ligne de départ. On en profite donc pour se compter des blagues, prendre des photos et se souhaiter bonne chance.
Le départ
C’est parti ! Le parcours est plat et descendant. Ça roule vite, mais je surveille mes pulsations cardiaques et gère bien mon rythme. Nous descendons sur une autoroute avant de rejoindre une petite route pour nous attaquer à la première difficulté de la journée, le Col de Port (classé 2e catégorie – plus c’est dur, plus ça se rapproche du 1, le plus dur étant le hors catégorie). Le peloton est encore très compact, du moins où je suis, sauf que ça ne joue pas du coude. Tout va bien, la température est toujours sous les 20 degrés.
On arrive au sommet et là c’est la première appréhension du jour : la première descente. Avec autant de monde qui file à toute allure, entre 50 et 60 km/h dans des routes sinueuses, je devrai être prudent. Finalement, tout se passe très bien. J’ai gardé ma ligne tout au long de la descente, tout en vérifiant mes arrières avant de rentrer dans les virages.
S’en suit une loooongue descente en ligne droite pas tellement prononcée. Je m’accroche à un groupe et je roule à plus de 45 km/h. Mes pulsations sont à 125 bpm. Je roule à l’économie et c’est ici que je mets du temps en banque, si jamais je suis dans le trouble plus tard.
85e kilomètre, je m’attaque au deuxième col, le Portet d’Aspet (2e catégorie, 5,7 km à 6,9%). Rendu au sommet, il y a une fontaine et je remplis mes bidons. J’amorce la descente bien concentré, car elle est réputée très dangereuse. C’est à cet endroit que Fabio Casartelli (champion des J.O. de Barcelone et coéquipier de Lance Armstrong) s’est tué en 1995. La route vire à gauche, à droite, à gauche et il y a des gros blocs de béton sur les côtés pour que les voitures ne plongent pas dans le ravin. Une centaine de mètres plus loin, du côté droit de la route, trône la stèle blanche de Fabio Casartelli. Je frissonne en passant à côté.
La descente se termine à peine qu’on amorce le Col de Menté, (7 km à 8,1%). Là, on passe aux choses sérieuses et on commence à forcer pour de vrai. On a déjà un peu plus d’une centaine de kilomètres dans les jambes et le mercure commence à grimper. Le col n’est pas très long, sauf qu’il est le plus à pic en moyenne de toute l’édition du Tour 2007. Le soleil commence à plomber sur mon casque, mais les jambes sont toujours là.
Arrivé au sommet se trouve le deuxième ravitaillement. Là, c’est une zone de guerre. Il y a des bouteilles vides d’eau partout, des papiers de barres énergétiques, des pelures d’orange et de banane. Les bénévoles essaient tant bien que mal de vider les poubelles qui se remplissent dans le temps de le dire. C’est là que je croise Jean, un des membres du groupe. Lui aussi semble en forme et son moral est bon. C’est aussi là que je décide de me départir de mon camelback. J’ai bu le 1,5L de boisson énergétique qu’il y avait dedans et j’ai eu très chaud en le portant dans la montée. C’est un modèle cheap que j’ai eu en cadeau, alors c’est à mon tour de le donner à quelqu’un ! Je remplis mes bidons et apporte deux bouteilles d’eau dans mon maillot, car le prochain ravito sera au sommet du Col Port de Balès, LA difficulté majeure, qui se trouve 45 km plus loin. (Merci à l’entraîneur de vélo de montagne Michel LeBlanc pour le conseil du camelback, c’était vraiment la bonne décision à prendre.)
Dans la descente, une des bouteilles sort de mon maillot. Heureusement, personne ne roulait derrière moi à ce moment, car à 65 km/h, ç’aurait pu faire de très lourds dégâts.
>Ze col
Le Col Port de Balès commence aux environs du kilomètre 140 et se termine au 159,5e kilomètre (19,2 km à 6,2%). Une inclinaison relativement facile, sauf que plus on se rapproche du sommet, plus c’est à pic. Je le savais avant la grimpe, mais j’en ai eu la confirmation en le lisant sur la route dans les premiers kilomètres de l’ascension. Des spectateurs avaient écrit quelque chose comme : « Allez, ça va bien, mais le plus dur reste à venir. Courage ! ». Et un peu plus loin, une pancarte : « Chéri, j’ai rempli tes bidons d’amour ! »
De retour au col. La grimpe commence à environ 3% et nous sommes en forêt, donc à l’ombre. Jusqu’ici, tout va bien, sauf que 20 km, c’est long en ‘ta, comme dirait Moose Dupont, et je n’ai pas vraiment la tête à ça, même si mon corps ne montre pas encore de signes de fatigue. Trois ou quatre kilomètres plus tard, une scène me remonte le moral. Sur le bord de la route il y a une fontaine d’eau bien fraîche où je peux faire baisser mon thermostat. Une dame est debout à côté et arrose les coureurs d’eau froide. Deux gars, visiblement du sud de la France, à cause de leur accent, sont aux côtés de la dame et de moi alors que je suis en train de remplir mes bidons. « Ahhhh putainggg, mes pieds, ahhh putaingg ». Un des deux gars a les pieds complètement endoloris et la bonne femme lui arrose les pieds. Et son collègue qui n’arrête pas de se foutre de sa gueule… Je suis là à les regarder, en me retenant pour ne pas rire à mon tour. Je remonte en selle et fait un autre arrêt pour une pose pipi. De l’autre côté de la route, deux couples âgés sont installés avec leurs roulottes en train de boire un petit vin blanc, tout en écoutant de la musique typiquement française à l’accordéon. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression d’être à la place de Champion (pas le DJ), mais le personnage dans le film « Les triplettes de Belleville ». Un beau moment de carte postale.
Ça roule encore et je dois passer de la 4e vitesse à la première, car c’est de plus en plus pentu. Pour la première fois de son histoire, le Tour passera par ce col, dont la dernière partie a été asphaltée seulement l’an dernier. Le terme « asphaltée » est un bien grand mot. Il faudrait plutôt dire « goudronnée ». Nous ne sommes plus à l’ombre et le soleil qui plombe sur la route fait fondre le goudron. Ça devient mou et les gravillons collent sur les pneus, comme de la mélasse. Tout ce que j’espère, c’est que ça ne sera pas comme ça dans la descente parce que là ça va vraiment être dangereux. Personne n’a le goût d’imiter Joseba Beloki qui s’était solidement planté au Tour de 2003 dans des conditions de route identiques lorsque sa roue arrière avait tellement surchauffé que la colle de son boyau avait fondue. Le boyau s’était déjanté et l’Espagnol est tombé et s’est fracturé le bassin si ma mémoire est bonne.
À ce moment, environ 20 à 25% des participants montent le col en marchant à côté de leur vélo. Pas question de marcher en ce qui me concerne ! Je continue à tourner les jambes et, comme les autres coureurs qui m’entourent, je monte en silence. Tout ce qu’on entend ce sont des respirations prononcées, des gémissements et le bruit des cales de chaussures sur l’asphalte. Je monte à 7-8 km/h. Avec 7 kilomètres à faire, je prends une pause de 10 minutes et je m’assois à l’ombre pour reprendre mon souffle. Mes pulsations ont beau n’être qu’à 135 bpm, je ne peux pas rouler plus vite. Le hood n’a pas encore ouvert, mais de la fumée commence à s’en échapper. À cette vitesse-là, j’en ai encore pour environ une heure avant d’atteindre le sommet et terminer ce calvaire (au propre comme au figuré !) J’opte donc pour une nouvelle stratégie. Je roule un kilomètre et je prends une pause de deux minutes pour ensuite repartir. Ça sera comme un entraînement en intervalle qui me permettra de ne pas marcher et de conserver mes énergies pour le cinquième et dernier col à venir. Je mets donc cette stratégie en pratique, mais le col veut notre peau on dirait bien. Sur les pancartes situées à chaque kilomètre, le pourcentage d’inclinaison des prochains 1000 m est indiqué. Et ça ressemble à 8%, 9%, 8%, 7%, 8%… On espère un 5%… qui ne viendra jamais.
Je me rapproche du sommet et à la sortie de la forêt il y a un grand pâturage vert où, au loin, on entend les cloches des vaches qui broutent et qui se la coulent douce. Je monte encore et encore et arrive enfin au sommet. Oh yeah !!!
Le ravito est là et il est plus que bienvenu. Je mange des quartiers d’orange, des pâtes de fruits (menoum !) et je bois beaucoup pour éviter la déshydratation. J’ai beaucoup sué dans la montée et si je veux éviter les crampes qui ne se sont pas pointées jusqu’à maintenant, c’est ce que je dois faire.
Un dernier !
Ça descend vite, très vite et il fait froid à cette altitude. Je me surprends, car peu de cyclistes me dépassent. Une vingtaine de minutes plus tard, on vire à droite et go, c’est la dernière ascension, le Col du Peyresourde (9,7 km à 7,8%). Ce n’est pas trop à pic au début, alors c’est bon pour le moral. Je peux même rouler sur la 23, sans trop me fatiguer. Par contre, pas d’ombre à l’horizon. Quelques instants plus tard, je commence à ressentir une baisse d’énergie. Je prends une pause de 5 minutes et remonte ensuite en selle. Deux minutes plus tard, je vomi à deux reprises. Les quartiers d’orange ingurgités une demi-heure plus tôt n’ont pas passés, on dirait bien. Un participant qui marche à côté de son vélo passe et me donne une petite tape sur l’épaule pour m’encourager. Tout se fait en silence, chacun avec sa douleur. Je recommence à boire le plus rapidement possible pour éviter les crampes. « Oh, il n’a pas l’air bien celui-là » dit à mon sujet une spectatrice à son mari. « Ne vous fiez pas aux apparences ! » que je me dis en moi-même. Deux minutes plus tard, je suis de retour en selle, comme si j’avais lesté ma douleur sur le bord de la route. Je fais tourner les jambes et mon moral monte en flèche. Il reste 6 kilomètres avant le sommet et je suis maintenant dans ma plus longue sortie de vélo à vie, tant en durée qu’en kilométrage.

Je roule et j’ai en tête les images du Tour sur les DVD que j’ai regardés cet hiver en faisant du rouleau dans le sous-sol. J’y suis presque. Je pense à toutes ces heures d’entraînement faites sur mon vélo, en ski de fond, à l’attention portée à mon alimentation, à mon sommeil, à mes étirements quotidiens. Je me donne une dernière pause de deux minutes d’ici le sommet et après ça, c’est « enwèye à la maison ! ».
Tel que prévu, dernier arrêt à 3 km du sommet, deux minutes bien comptées, pas plus. D’où je suis, je peux voir le sommet. La route fait cinq lacets. Plus on monte, plus il y a de spectateurs. « Courage, un kilomètre à faire, courage, 500 m, courage 300 m ». Les spectateurs savent le chemin que nous avons parcouru et même si j’en ai vraiment ma claque de tous ces cols, je vis pleinement ces derniers moments, sachant qu’ils ne seront bientôt que des souvenirs impérissables. J’arrive en haut, le sourire aux lèvres. Petit arrêt, question de replacer le carton sous le maillot, remettre les manchettes et on repart pour filer à 60 km/h. Dans un virage serré, je reconnais l’endroit où Jan Ullrich a pris le champ en 2001. Pas question que je l’imite, alors je reste bien concentré malgré la fatigue. La descente est relativement courte, soit environ 5-6 km.
À deux kilomètres de la fin, il y a un petit buton de 300m. Je me mets debout sur les pédales et monte à vive allure. Je passe ensuite sous la flamme rouge (indication qu’il reste un kilomètre à faire.) La route est un faux-plat descendant et je roule à bloc. Je rattrape 7-8 gars et franchi l’arrivée. Je mets les freins et je me dis : « Je l’ai fait ! » Je suis heureux, ému et surtout très fier d’avoir accompli cet objectif pour lequel j’ai consacré temps, passion et argent.
Après être allé porté mon vélo à la consigne, je m’apprête à aller chercher mon plat de pâtes. La fatigue occupe tout mon corps et après m’être allongé dans l’herbe durant une dizaine de minutes, je ne vais pas mieux. Je demande à un bénévole de m’accompagner à l’infirmerie. Finalement, je passe une heure et quart sur une civière où on m’injecte trois poches de soluté. Visiblement, mon réservoir de « prestone » était vide. L’étape m’a vidé beaucoup plus que je ne le croyais. Le soluté a fait effet après un certain temps, car à la troisième poche j’avais déjà envie.
J’arrive au centre de santé où le groupe de Québécois s’était donné rendez-vous. J’ai terminé l’Étape il y a maintenant plus de deux heures. Tout le monde me regarde et se demande ce qui m’est arrivé. À ce moment, j’ai retrouvé tous mes esprits et commence à rire de ma petite mésaventure. J’ai fini avec le sourire et pas sur les coudes en rampant.
Le repas, très bon (enfin !) est mangé en 4e vitesse. Tout le monde y va de ses anecdotes de la journée, on rit, on boit du vin et on réalise quelle chance nous avons d’avoir pu participer à un tel événement.
Au compteur :
198.8 km
vitesse moyenne : 19,9 km/h (sans les arrêts)
ascension : 4435m
calories dépensées : 7382
Classement :
Officieux : 3204e, en 11h 02m 19
Réel (temps de la puce électronique) : 3158e, en 10h 48m 52
Les officiels ont mentionné qu’il y avait un peu moins de 8000 inscrits et 4357 ont terminé dans les délais.
Merci à toute la gang du groupe de Vélo Québec. L’ambiance était super et les récits et conseils de ceux qui avaient déjà fait l’Étape m’ont été très précieux. Merci à Yannick et Pierre pour le support technique. Merci à Marcel (un Olympien des Jeux de Mexico en 1968) pour les anecdotes et les techniques de descente. Gaétan, tu vas te reprendre avec succès, c’est sûr !
Le mot de la fin
J’ai vraiment savouré chaque instant de cette course, les bons comme les moins bons moments. Ma participation à l’Étape du Tour a réitéré mes convictions que le sport est un extraordinaire moyen pour se dépasser, apprendre à se connaître, travailler fort pour atteindre ses objectifs et sortir grandi en tant que personne. Sur le même parcours où a été présenté l’Étape du Tour, Alexandre Vinokourov s’est imposé en 5h34. Le lendemain, on annonçait son contrôle antidopage positif à la suite du contre-la-montre deux jours plus tôt, étape qu’il avait également remporté.
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Note du webmestre :
À lire également : Pyrenean Inferno le récit de Ben Atkins de Cyclingnews, qui a vécu la même expérience, et qui a terminé après Mathieu Laberge.
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