26 juillet 2007

Le Tour assommé

Au lendemain du scandale Vinokourov, la formation Cofidis se retire à son tour suite au contrôle positif de l'un de ses coureurs. Tandis que son plus prestigieux fleuron vit des heures noires, le cyclisme tremble sur ses bases. Un remède : la révolution !

Simon Meier

«Touches-y si tu l'oses...» Ça ne s'invente pas: telle est la devise incitative de la ville d'Orthez, où a été donné hier le départ de la 16e étape du Tour de France. Le hasard a parfois mauvais goût car il n'est pas raisonnable, en ces temps troubles, de trop tenter les gars du peloton. Toujours est-il que sur la route menant au col d'Aubisque, grand mage pyrénéen devant l'Eternel, la caravane apprenait «grâce» à un communiqué de l'Union cycliste internationale (UCI) qu'un audacieux avait osé y toucher. Le contrôle positif du jour remonte au 19 juillet et concerne Cristian Moreni, de la formation Cofidis. Un soupçon de testostérone exogène dans un océan de poison suivi par une descente de police. Une scène désormais coutumière. L'Italien, plus sage que d'autres, n'a pas demandé de contre-expertise et ne repartira pas ce jeudi. «Encore un», soupirent les désabusés de l'asphalte. «Un de moins», se réjouissent les optimistes du bitume. L'équipe française, qui se présente comme l'une des figures de proue de la lutte antidopage, prend la décision qui s'imposait: tout le monde à la maison, et à l'année prochaine !

Michael Rasmussen, un maillot jaune conspué
Avant même ce nouveau coup de tonnerre, le fait est que mercredi matin à Orthez, malgré le soleil, les flonflons habituels et les distributions de bobs Cochonou, l'atmosphère se trouve un brin plombée par la chape Alexandre Vinokourov, ex-héros tombé la veille. Et les gros doutes concernant le maillot jaune Michael Rasmussen, dit «Chicken», ne diluent pas le malaise. Copieusement conspué par une foule agitant des frites gonflables Festina - patronyme de sinistre mémoire -, le Danois ne se laisse pas impressionner puisque sept heures plus tard, il remporte l'étape, accroissant au passage son avance au classement général sur l'Espagnol Alberto Contador (3'10''). Même s'il se mélange un peu les pinceaux quand il s'agit de justifier ses rendez-vous manqués avec les autorités antidopage avant le Tour, le garçon trouve réponse à tout: «On m'a aussi hué pendant l'étape», expliqua-t-il la ligne franchie. «La frustration du public et du peloton, engendrée par la situation du vélo et par ce qui est arrivé à Vinokourov, se reporte sur moi. En pensant à ce qu'il a dû vivre, j'admire d'autant plus Lance Armstrong.»

Une référence que les connaisseurs apprécieront et qui lui vaudra une piqûre de guêpe un peu plus tard. Les coureurs, eux, grognent. «Qui est dopé? Qui ne l'est pas? Je ne peux pas vous dire, la suspicion pèse sur tout le monde», souffle le Français Stéphane Augé. «Je ne peux pas non plus vous dire ce que je pense de la performance des meilleurs grimpeurs sur ce Tour: je suis tous les jours dans le «gruppetto», trop loin derrière pour pouvoir savourer leur duel.» Thomas Voeckler, un compatriote, passe par là: «Je ne suis pas fier de rouler à côté d'un gars comme Rasmussen. Ça fait sept ans que je suis pro, ça fait sept ans qu'on me dit que ça va s'arranger. Je ne sais plus que penser.»

« Donner davantage de pouvoir aux laboratoires, aux biologistes »
Tour en berne, ambiance cotillons. «Les coureurs qui ne trichent pas doivent sortir de leurs gonds», s'énerve Francis Van Londersele, directeur sportif d'une équipe Cofidis qu'on avait tendance à ranger du côté clair de la force depuis que le scandale éponyme a explosé en 2004. «Les gars propres doivent se révolter contre ceux qui bouffent leur métier!» Aussitôt dit, aussitôt fait. Dans un élan d'une rare violence, les six formations tricolores et les deux équipes allemandes, qui viennent par ailleurs de lancer le MPCC (Mouvement pour un cyclisme crédible) en espérant être suivies, ont pris le départ deux minutes après leurs confrères. Sous les applaudissements d'un public conquis.

«Tout ça, c'est de la pisse de coq. Vous n'avez pas vécu l'affaire Festina en 1998», se gausse un suiveur d'antan, inoxydable. Le succès du Tour l'est-il aussi? A entendre Hubert Genieys, vice-président de Nestlé Waters, le partenaire qui abreuve la Grande Boucle, oui: «Le Tour jouit d'un vrai soutien populaire, d'une énorme couverture médiatique, et la visibilité de notre marque demeure très supérieure à l'investissement que l'on consent.» Quand le porte-monnaie va, tout va. Nike, pas vraiment une PME du coin, maintient sa confiance aux organisateurs et vient de prolonger son contrat jusqu'en 2011.

Pourtant, le danger guette le vélo. Les diffuseurs, sur l'exemple des chaînes publiques allemandes, pourraient se montrer moins fidèles à l'avenir. Autre motif d'inquiétude: la moitié des équipes affiliées au ProTour verront les contrats de leurs sponsors nominaux échoir au plus tard d'ici à fin 2008. Discovery Channel, par exemple, a déjà annoncé son retrait pour la fin de l'année. Ce n'est pas tout: «Le cyclisme constitue un sérieux souci à nos yeux», indique à l'AFP un membre du Comité international olympique, sous le couvert de l'anonymat. «Il véhicule une image effroyable, il y a scandale après scandale et il n'est pas impossible qu'il soit exclu des Jeux à l'horizon 2016.»

La crise actuelle doit donc absolument servir à éveiller les consciences au sein du milieu. «On a trop longtemps ménagé la chèvre et le chou», admet Alain Astié, biologiste pour le Comité olympique français et expert auprès de l'UCI. «Les instances qui mènent actuellement la lutte antidopage sont très (ndlr: trop) proches des équipes. Il faut séparer les pouvoirs afin que le tout ne soit pas parasité par d'autres intérêts. Il faut donner davantage de latitude aux laboratoires, aux biologistes. Ils auraient davantage de légitimité et de moyens pour faire avancer les choses.»

« Des suspensions à vie au premier contrôle positif »
En résumé, il faudrait que le cyclisme accepte de donner son corps à la science. Une démarche peu naturelle pour un organisme trafiqué. Dans les colonnes du quotidien Le Monde, Richard Pound préconise l'usage de la hache canadienne. Dès qu'un arbre est pourri, on l'abat. Pour le président de l'Agence mondiale antidopage, il s'agit de «recenser les confessions des coureurs qui se sont dopés ces dix dernières années en échange de sanctions réduites et, à partir d'aujourd'hui, d'appliquer une tolérance zéro avec des suspensions à vie au premier contrôle positif». Une opération massue qui aurait le mérite de la clarté, mais qui a peu de chances de voir le jour. L'aspect juridique l'emporte toujours sur les considérations éthiques, comme le démontre la présence de Michael Rasmussen sur ce Tour.

Pour terminer, une dose d'humour, ce bouclier ultime face aux turpitudes contemporaines. Hier sur les ondes de la radio alémanique, Tony Rominger s'est déclaré «choqué et déçu» par le contrôle positif de Vinokourov. On se pince, sans rire. Le manager zougois ne passe pas un bon été, puisque deux autres de ses protégés, Matthias Kessler et Patrik Sinkewitz viennent de le choquer et le décevoir à la testostérone. Titillé, Rominger a refusé de parler de son «propre» passé en tant que coureur. On rappellera que, ténor au cœur des années EPO, il collaborait avec le même médecin que «Vino», Michele Ferrari; et que son agent n'était autre que Marc Biver, actuel manager de la formation Astana qui vient d'être éjectée du Tour sans les félicitations du jury. Il y a des fois où on se dit que seul un bon divorce peut sauver une famille, si soudée fut-elle.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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