Eric Collier
Une récente étude menée dans les universités américaines a montré que, parmi les 61 % des étudiants qui admettent tricher aux examens, seulement 16,5 % ont des remords après-coup. Aucune recherche de ce type n'a jamais été conduite dans le peloton cycliste ni dans aucun autre sport professionnel. On ne sait donc pas, et on ne saura sans doute jamais, quelle est la proportion de sportifs dopés parmi les champions, ou réputés tels. En revanche, on commence à avoir une idée assez précise de la proportion de ces sportifs prêts à reconnaître leur "faute" : elle est très faible, malgré l'augmentation vertigineuse du nombre de repentis ces dernières semaines. Et, plus grave, les aveux qui secouent à intervalles réguliers le monde du sport en général et celui du cyclisme en particulier tendent à banaliser la pratique du dopage. Au gré de ces révélations, l'opinion publique oscille désormais entre une logique d'écoeurement raisonné - "tous dopés, tous pourris" - et l'acceptation tacite d'un phénomène devenu admissible - "et alors, ils le font tous, non ?".
Dans les journaux, à la télévision et sur les radios, cette accumulation de mauvaises nouvelles des étoiles du sport a fini par faire "pschiiitttt". Ainsi, personne ou presque n'a opposé de vigoureux démentis aux déclarations récentes de Dwain Chambers : selon cet ancien grand sprinteur anglais, il serait devenu pratiquement impossible pour un athlète de réussir de grandes performances sans avoir recours à des produits dopants. Le Britannique, champion d'Europe du 100 m en 2000, a été impliqué dans l'affaire Balco, du nom de ce laboratoire californien qui avait mis au point et commercialisé un stéroïde de synthèse, la THG. Il a été suspendu deux ans et a tenté une reconversion dans le football américain, où la lutte contre le dopage n'a jamais été une priorité. A ce jour, son affirmation n'a été contredite que par Sebastian Coe, l'ancienne superstar du demi-fond anglais, aujourd'hui président du Comité d'organisation des Jeux olympiques de Londres 2012 : "Nous avons eu au cours de notre histoire des athlètes qui ont atteint le plus haut niveau sans prendre de produits dopants", a assuré Lord Coe à la BBC, début juin. Pour le reste, silence, on court, on roule, on s'entraîne.
Curieusement, cette banalisation de la culture du dopage s'installe alors que pleuvent les récits circonstanciés des pratiques dopantes dans le peloton cycliste. Dans le sillage d'un livre très accusateur publié, en avril, par leur ancien soigneur, Jef d'Hont (Mémoires d'un soigneur), plusieurs anciens coureurs de l'équipe allemande Telekom (rebaptisée T-Mobile) ont avoué : oui, ils se sont dopés, oui ils ont pris de l'EPO, comme tout le monde, à les écouter. Parmi eux, quelques anonymes du peloton, des porteurs d'eau qui n'ont visiblement pas passé leur carrière à ne porter que de l'eau. Mais aussi deux stars du Tour de France des années 1990 : fin mai, l'Allemand Erik Zabel, six fois vainqueur du classement du meilleur sprinteur du Tour, a admis avoir goûté à l'EPO et apprécié ses bienfaits pendant un an, avant, selon lui, de s'en détourner ; le Danois Bjarne Riis, vainqueur de la Grande Boucle 1996, a ensuite confirmé qu'il n'avait pas usurpé son surnom de l'époque - "Monsieur 60 %" - son taux hématocrite supposé, alors que cette valeur mesurant le nombre de globules rouges n'est pas supposée dépasser 50 %, selon les normes édictées par l'Union cycliste internationale (UCI).
Début juillet, quelques jours avant le départ du Tour de France 2007, un autre coureur allemand, Jörg Jaksche, lui aussi passé par l'équipe Telekom, puis par la Once et la CSC, a livré un ahurissant témoignage, apparemment monnayé. Le coureur, toujours en activité, décrit dans Der Spiegel un monde du cyclisme "où il ne règne aucune conscience de l'interdit" et où "la logique est de s'adapter aux autres en se dopant, puisque tous les coureurs le font". Des démentis ont suivi ces accusations très précises.
Déclaration sur l'honneur
Pour autant, les autorités du cyclisme ne restent pas sans rien faire face à ce qu'il est convenu d'appeler le "fléau du dopage". Comme en 2006, quelques stars du peloton ne pourront prendre le départ du Tour de France 2007, qui s'élance de Londres, samedi 7 juillet. En guise de bonne volonté, l'UCI a récemment demandé aux coureurs de signer une sorte de déclaration sur l'honneur dans laquelle ils s'engagent à courir "à l'eau claire". De plus, ASO, la société organisatrice du Tour de France, a retiré le nom de Bjarne Riis du palmarès du Tour. Et comme on ne connaît toujours pas le nom du vainqueur du Tour 2006 - l'Américain Floyd Landis, arrivé avec le maillot jaune à Paris, a depuis été convaincu de dopage à la testostérone, mais cette affaire suit son cours devant les tribunaux américains -, cela fait deux lignes vierges en dix ans au sommet du palmarès de la plus grande course cycliste au monde. Pas très reluisant. "Le Tour a été abîmé", a reconnu Christian Prudhomme, le directeur de l'épreuve.
Sport sans doute le plus touché par le dopage, le cyclisme est aussi le plus visé par la lutte antidopage. Il ne s'est pourtant pas aventuré tout seul dans cette dérive. "Certains sports, comme le tennis ou le football, devraient parfois nous prendre en exemple", soulignait récemment le coureur kazakh Alexandre Vinokourov, à la fin d'un entretien à L'Equipe, dans lequel il tentait de justifier sa collaboration avec un médecin italien à la sulfureuse réputation, Michele Ferrari.
Le Kazakh aurait tout aussi bien pu ajouter à sa liste la natation, où les records tombent à une cadence impressionnante, ou encore le rugby, où l'engagement athlétique est de plus en plus sidérant. Ou encore le football, le sport roi qui n'a à ce jour jamais exigé de contrôles sanguins lors des grandes compétitions. L'UEFA vient toutefois de décider que des tests sanguins seraient pratiqués lors de l'Euro 2008.
Dans un entretien récent enregistré par un journaliste italien, Diego Maradona s'est lui aussi livré au jeu de la repentance : il raconte comment il avait pu se préparer à sa guise, isolé dans la pampa argentine, pour être en forme pour deux matches très importants en vue de la qualification de l'équipe d'Argentine pour la Coupe du monde 1994 : "Je veux ajouter quelque chose pour que les gens comprennent bien comment fonctionne le football. Tout le long de ma préparation physique et lors de ces deux matches, il n'y a bien sûr pas eu de contrôle antidopage ! Pas un seul contrôle antidopage. (...) Tout ce que le monde pouvait m'offrir, j'aurais pu le prendre ! Car l'Argentine devait se qualifier !" À ce jour, pas une réaction officielle du monde du football.
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