30 juillet 2007

« C'est vous le vainqueur du Tour ! »

• Guillaume Prébois a terminé son Tour de France à l'eau claire dans une liesse improvisée, avec des certitudes solidement éprouvées : « Sans dopage, les coureurs ne tiendraient pas trois jours à ce rythme ».

• Epilogue d'une épopée au cœur de la souffrance originelle.

Christian Despont

Ce matin-là, Guillaume Prébois n'humecte pas son index pour sentir d'où vient le vent. Pas besoin. Le bon vent lui a amené six cyclistes ébaubis, un ami d'enfance, deux lecteurs et une équipe de la télévision russe. Tous ponctuels à Marcoussis, bourgade frêle et longiligne, l'heure de boucler la boucle, petit matin blême.

Trombetta, 63 ans, l'embrasse : « Vous êtes le vainqueur du Tour. L'autre, je ne le regarderai même pas passer. Bonne fin de course. » Chiche en simagrées, Guillaume tape sur l'épaule de son pote Fabio, puis démarre sans y penser, avec des airs de vieil habitué. « Nous devons tenir un horaire, car la radio nous attend à l'arrivée. Un peu de stress, c'est tout. » Quatre heures plus tard, une liesse improvisée l'accueille sur un rond-point des Champs-Elysées; des micros par grappes, des cyclistes, des lecteurs, un car de supporters belges, une famille partie expressément de Liège en pleine nuit, sur un coup de tête, pour remettre un chandail jaune à Guillaume Prébois. « Il fut notre héros pendant trois semaines. Davantage que les coureurs du Tour. Lui, quand il descend du vélo, il travaille encore. Il est entré dans nos vies. Nous tenions à le voir en vrai. »

« Tous dopés »
Sur les Champs-Elysées, Guillaume Prébois a ramené le cyclisme à sa dimension humaine, à l'ère des labeurs nobles et des épopées harassantes. Quelle belle ironie : une réalité ancienne, véhiculée par un héraut anonyme, est venue s'ébattre devant la tribune VIP du progressisme triomphant, entourée de dévotion...

Pas le temps de mettre pied à terre que Guillaume Prébois est assailli de questions. Il a fait. Donc, il dit : « Si autant de gens ont suivi notre aventure, c'est parce qu'ils ne se reconnaissent plus dans la foire aux bestiaux qu'est devenu le cyclisme. Le Tour de France n'est plus une course, c'est une escroquerie, une compétition entre laboratoires, avec des complicités politiques et médiatiques. J'ai contacté toutes les entreprises du CAC40. Trois ont répondu : "Monsieur, votre projet dérange". Tirez-en vos conclusions. » Sur la ligne d'arrivée, le service de sécurité toise l'impétrant d'un regard torve. Guillaume Prébois redouble de véhémence, entêté, narquois, hardi : « Si les coureurs ne prenaient rien, ils rentreraient à la maison après trois jours. Ils sont tous dopés, du premier au dernier, car les délais impartis sont intenables. Or, quand on a triché une fois dans la vie, on triche dans tout. J'ai honte pour ces coureurs. Ils ont détruit le cyclisme. »

L'Autre Tour l'a conforté dans ses valeurs. Guillaume Prébois a vécu l'accomplissement par la démonstration, dans la souffrance et la griserie des émois originels - mal, ras-le-bol, colère, plénitude victorieuse, jubilation. Il en tire la fierté des pourfendeurs increvables, celle de n'avoir obéi qu'à sa seule volonté, d'avoir défié un réseau d'accointances et un diktat biologique, d'avoir armé l'ire des velléitaires et des inféodés; il en tire la fierté de s'être senti exister, privilège des conquérants. « Les gens ne savent pas les sacrifices consentis pour que, du terreau fertile de mon cerveau, cette idée germe sur les routes. » «Guillaume s'est préparé comme un fou, jusqu'à 9 h par jour pendant des mois. Il s'est mis dans des états pas possibles », rugit son père.

Champion de supermarché
A l'écart, Fabio rigole et drague les filles. « Bravo champion », claironne un quinquagénaire. « Champion de supermarché », s'esclaffe le pur-sang. Fabio, bonne bête aux yeux rieurs et aux muscles striés, est le seul non-Américain à avoir englouti deux kilos de viande au «King of Burger» de Palm Spring. Chaque après-midi, il prodigue quatre heures de sport dans un fitness toscan (yoga, boxe, karaté, endurance) et, histoire de garder la forme, ajoute quatre à cinq heures de vélo chaque matin, avant de partir au travail. « Fatigué ? Ma, non. Peut-être dans quelques jours », grimace-t-il, battu au sprint par deux touristes japonaises qu'il avait prises en chasse.

La veille au soir, les énergies étaient moins vagabondes. Il était 1 h 30 du matin quand, sa chronique écrite, son camping-car garé, sa troupe nourrie, Guillaume Prébois a fermé les yeux. La fin, bientôt. Enfin, ou bien trop tôt. Allez percer cette cuirasse tannée... Dans sa tête, déjà, la route redéfilait en sourdine, comme elle s'est offerte à ceux qui, en lisant les chroniques, ont suivi le fil d'un périple imaginaire, avec la sensation de le vivre un peu. 3569 km de poésie, vaste lopin d'authenticité, quand le verbe fleurit sous le cagnard, trempé de sueur : « Les Pyrénées, sauvageonne caractérielle qu'il faut conquérir avec le temps, l'angoisse du bachelier le matin en avalant son bol de céréales, mon drame personnel, ma crainte d'échouer à l'examen suprême »; les paysages vrais, «nature sauvage et hirsute» du Sud-Ouest, «le sauna finlandais» du col de la Jeante, la traversée de l'Aisne «en écoutant du Brel dans le haut-parleur», et cette question sempiternelle : « Quel jour sommes-nous ? »

À nouveau, les jours auront un nom. « Je suis devenu une machine à pédaler, sans repères ni tissu social. Ce fut mon seul manque. » Mardi, Guillaume Prébois effectuera une batterie de tests médicaux à Toulouse, son dernier baroud. « J'appréhende de pédaler deux heures dans une clinique. Au bout d'un moment, l'effort dégoûte. D'ailleurs, le dopage sert aussi à altérer les humeurs : personne ne se lève tous les matins avec le couteau entre les dents. »

L'Autre Tour l'aura rabiboché avec la petite reine, délaissée quatre ans par dépit amoureux. « J'ai travaillé quelques mois comme attaché de presse de l'équipe Lampre. J'ai tout arrêté, dégoûté par les coulisses du cyclisme. » « Guillaume est né sur un vélo », rapporte Patrick, «ami historique». Maintenant, une autre vie va reprendre, à attendre un coup de fil. « Je suis interviewé par des médias du monde entier et, bientôt, je redeviendrai un journaliste libre, sans contrat ni garantie. » Les chauffeurs italiens du camping-car, deux pontes de la brigade des stupéfiants, retourneront à leurs enquêtes sur le dopage. Jean-Claude, 70 ans, ira à la mer. Autant qu'un père, il fut un bras droit vaillant, celui qui, de la fenêtre du bus suiveur, a transmis des kilos de victuailles; c'est aujourd'hui un bras droit fatigué, deux fois plus bronzé que le gauche.

La joyeuse troupe respire, elle laisse parler Guillaume : « Il y a eu un effet Forrest Gump. Plus nous avancions, plus nous entendions des gens crier nos prénoms sur le bord de la route, plus nous étions accompagnés par des cyclistes. Nous avons reçu quantité de courriers, en provenance des quatre coins du monde. Certains disaient : « Grâce à vous, j'ai acheté un vélo. » Ou encore : « Merci pour cet apostolat de la petite reine. » Je suis touché mais, en réalité, je ne conçois pas l'effort autrement qu'avec ses seules ressources. Il n'y a pas à s'émerveiller d'un cycliste qui pédale sans tricher. C'est bien la preuve que dans l'inconscient populaire, le Tour de France était impossible à parcourir sans médicaments. »

La défiance du vrai Tour
Lui ne confesse aucun mauvais jour, aucune tentation d'abandonner. Aucun intérêt, non plus, pour le Tour biomécanique. « Nous avons croisé la caravane à deux reprises. Les gens savaient qui nous étions. Ils nous ont regardés d'un drôle d'air. Seul Christophe Moreau nous a salués. Nous sentions bien que nos deux Tours se repoussaient mutuellement, comme des aimants. »

Prébois pourrait convoquer Gandhi, « je dois être le changement que je veux voir dans ce monde », mais il passe son chemin. Ses certitudes en bandoulière, il « ira pédaler dans la campagne toscane, sans contrainte », ou accompagnera « Fabio dans sa prochaine traversée des Etats-Unis, loin des projecteurs, sous les étoiles de l'Arkansas ». Il ne défiera plus les chimères et ne s'essayera pas à la sédentarité. « Je ne peux pas travailler dans un bureau. J'ai trop besoin de bouger. » Bien sûr, il sait que les réalités de sa vie quotidienne n'auront qu'un lointain cousinage avec « la scène internationale offerte à l'Autre Tour ». Qu'importe : jeudi, il ira saluer la boulangère et le vendeur de journaux. Il boira un café sur la place du village, attendra que son portable sonne à nouveau, et laissera le temps à une autre idée de germer. « On ne m'attend nulle part », dit-il, 71 kilos tout légers.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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