14 juillet 2007

Un état pitoyable

Guillaume Prébois

Une semaine de Tour et je me fais déjà peur quand je me regarde dans la glace. J'ai le nez brûlé par le soleil et trois taches brunes espacées sur le front qui correspondent au bronzage des trous d'aération de mon casque. Mon corps est segmenté: les bras noirs et le reste du torse pâle, les cuisses chocolat et l'arrière-train couleur fromage blanc. Je n'accorde désormais aucune attention à mon apparence: je ne porte plus que mon survêtement gris et je traîne mes claquettes nonchalamment sur la moquette.

Je traverse les couloirs des hôtels en caleçon et tricot de corps pour me rendre au massage sans la moindre pudeur. J'ai la testostérone à zéro et la libido en dessous de zéro. Les quantités gargantuesques de barres énergétiques et de gels au glucose que j'ingurgite à longueur de journée me donnent de l'aérophagie. La seule chose qui me rassure, c'est que Fabio a les mêmes désagréments !

Je passe mes soirées avec le guide du Tour entre les mains. Il me suit jusqu'aux toilettes. Je décortique les étapes à venir, j'analyse les profils, les pourcentages des cols puis je le ferme pour ne pas trop penser à ce qui nous attend dans les Pyrénées.

L'étape de Tignes m'a usé: 165 km dont 70 de montée (4200 m de dénivelé soit 13 fois la Tour Eiffel), par 30 degrés, avec la circulation d'un 14 juillet et ces maudits 4x4 qui crachent leur fumée noire en dépassant. Henri et Dora, un couple de sportifs affûtés, étaient venus d'Yverdon pour nous accompagner. Le premier jour de repos ne pouvait mieux tomber. J'ai fait une heure de home-trainer et deux heures de sieste l'après-midi.

Ensuite, pour la première fois, j'ai pu regarder le Tour à la télévision: je ne savais même pas qui portait le Maillot jaune! L'Autre Tour est une dimension parallèle, silencieuse, déconnectée du brouhaha et des klaxons de la caravane. Dimanche soir, après ma double portion de spaghetti, une plâtrée de petits pois à la mozzarella, un filet de veau et deux parts de tarte savoyarde, je me suis allongé dans le camping-car, les jambes en l'air, appuyées contre un placard. J'ai mis un CD jazz de Chet Baker en fond sonore et j'ai regardé les étoiles en respirant l'air des montagnes. Il me reste encore deux semaines à tenir.


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