Retour sur image. Mars 2007 : le Professeur Michel Rieu, de l'Agence française de lutte contre le dopage (AFLD), m'appelle pour me parler de "l'Autre Tour de France" et de la proposition de Guillaume Prébois, journaliste, pigiste pour Le Monde en Italie, de se "livrer corps et âme à la science" au cours d'un "Tour à l'eau claire" . Est-ce que je veux participer à cette aventure ?
Pourquoi moi ? Parce que l'on connaît mon amour pour le vélo que je pratique en cyclotouriste… médiocre, et ma capacité, très toulousaine, à m'enflammer pour le moindre défi.
Cependant comme tous les scientifiques, ma première réaction est le doute et je veux voir pour y croire. Première rencontre avec "le cobaye" en avril. Des yeux francs, une allure cool, les pieds sur terre mais du rêve dans la tête, Guillaume Prébois "passe bien" et je décide "d'y aller". Nous allons assurer " le suivi".
Comment ? En le confiant à un jeune médecin, Dorian Lecamp, passionné de sport et de médecine du sport, qui vivra ce Tour de France sur le terrain en fidèle accompagnateur, en studieux observateur, en consciencieux collecteur et en passionné supporter. De tout ce suivi, il fera sa thèse de médecine. Mais, pour mettre en place un suivi et apprécier les répercussions du Tour sur l'organisme d'un athlète, il fallait un bilan de base.
Batterie de tests
Guillaume Prébois a accepté de venir à Toulouse, au service de médecine du sport de l'hôpital Larrey, le 28 juin, pour subir "la torture".
Arrivé dans le service à 8 h 30, à jeun, il a subi une prise de sang.
Après un petit déjeuner, il s'est soumis à une mesure de sa composition corporelle par absorptiométrie biphotonique : une espèce de "radio" qui vous découpe en muscle, gras et os.
Résultat : 11 % de masse grasse. Affûté, le Guillaume ! Un homme sédentaire de son âge (35 ans) est entre 15 et 20 %.
Puis, c'est son aptitude sur vélo qui a été mesurée. Guillaume a pédalé jusqu'à épuisement, avec un masque relié à un analyseur de gaz et un cathéter dans une veine du bras pour mesurer la concentration en acide lactique, "le lactate".
Il est fort, Guillaume, très fort !
Son VO2 max ou consommation maximale d'oxygène qui apprécie les possibilités en endurance, est de 4,9 l/min. Ce qui, rapporté au poids, représente 68,7 ml/kg/min pour une puissance maximale aérobie de l'ordre de 370 W (nous l'avons épuisé sur le vélo à 420 watts).
Dans les tables d'appréciation en fonction du sexe et de l'âge, il est au milieu de la zone. Excellent. Un amateur plus qu'éclairé.
Sa fréquence cardiaque maximale mesurée est de 192 battements par minute (bpm). La célèbre formule "220 moins l'âge en années" trouve ici ses limites statistiques.
Le seuil anaérobie (qui apprécie à partir de quel moment la production d'acide lactique va commencer à devenir gênante pour la poursuite de l'exercice) se situe à environ 90 % du VO2 max, ce qui correspond à un VO2 de 4,4 l/min et une fréquence cardiaque proche de 180 bpm pour une puissance de 335 W.
Le seuil aérobie se situe à environ 80 % du VO2 max, ce qui correspond à un VO2 de 3,9 l/min et une fréquence cardiaque proche de 170 bpm, pour une puissance de 315 W.
Il va y arriver, Guillaume ! Le VO2 max d'un sédentaire de 20 ans est de l'ordre de 3 litres (environ 220 watts) et son seuil anaérobie de l'ordre de 50 % du VO2max.
Le taux maximum de lactate mesuré est de 8,7 mmol/l. Il a mouillé le maillot, Guillaume ! Mais, je suis sûr qu'il vaut finalement plus en VO2 max, la fatigue du voyage, probablement.
Il lui faudra boire pendant le Tour, car au cours des 20 minutes d'exercice, dans un local climatisé, il a perdu… 1300 ml d'eau. Là, encore un témoignage de bon entraînement.
Plus on est entraîné, plus on est capable de perdre une eau peu concentrée pour lutter contre l'augmentation de température centrale, par évaporation de la sueur.
Bon, vous n'êtes pas cycliste et pour vous VO2max, seuils et lactate s'apparentent à un langage ésotérique. Faisons pratique. Parlons fréquence cardiaque.
En dessous de 170 bpm c'est la "zone de foncier". Pas de limitation énergétique. Il est dans le vert. Il se ballade.
Entre 170 et 180 bpm c'est la "zone de transition. Les réserves en sucres commencent à être entamées. On passe à l'orange.
Au-dessus de 180 bpm c'est la "zone d'endurance active". Les réserves en sucre sont fortement sollicitées. Guillaume est dans le rouge.
Chiffres de laboratoire
Attention cependant. Tous ces chiffres sont obtenus en laboratoire, sans vent, sans pluie, sur un vélo qui n'est pas celui du champion.
Probablement très proches de la réalité, ils devront cependant être confrontés à la réalité du terrain. Il n'y aura pas de peloton. Et Fiabio Biasiolo "le costaud" qui accompagnera Guillaume ne pourra à lui seul le remplacer.
Dans la série des tests que nous lui avons fait passer, Guillaume a également été enfermé dans une cabine de pléthysmographie : pour mesurer son souffle.
Là encore, tout va bien. Son débit expiratoire de pointe (le maximum que l'on peut souffler très fort et très vite en une seconde) est de l'ordre de 13 l/s soit 129 % de la valeur théorique pour le sexe, l'âge et la taille. C'est ce débit que nous surveillerons tout au long du Tour.
Quant aux résultats de la prise de sang, ils montrent un hématocrite (pourcentage des cellules, essentiellement les globules rouges, dans le sang) de 41, 5 %. Oui, avec l'entraînement….il baisse (45% chez le sédentaire).
Tout le reste est normal et surtout témoigne d'une vie saine.
Le Tour va partir et comme tous les ans je vais le suivre dans les médias, mais pour la première fois de ma vie, je vais surtout le suivre… un jour avant.
Bonne Chance, Guillaume !
Daniel Rivière,
chef du service de médecine du sport,
Hôpital Larrey, CHU de Toulouse,
et vice-président de la Société française de médecine du sport
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