L'UCI demande à tous les coureurs du Pro Tour de parapher une caution morale avant le Tour. Le milieu fait mine de suivre, mais les zones d'ombre demeurent.
Simon Meier
Le Tour de France approche, les hérauts de la lutte antidopage haussent le ton, la pression monte sur les tricheurs. Hier à Genève, l'Union cycliste internationale (UCI) a «invité» les quelque 600 coureurs professionnels en exercice sur le Pro Tour à parapher une déclaration sur l'honneur quant à la pureté de leur corps et de leur esprit (lire le verbatim ci-dessous). Président de l'instance faîtière, Pat McQuaid enfonce le clou : « Nous appliquerons une tolérance zéro envers tout individu ou toute organisation qui nuira à notre sport en ayant recours à des produits interdits. L'UCI veut rompre le silence, soutenir tous ceux qui luttent avec honnêteté. Et si chacun des vingt managers des équipes Pro Tour, avec l'aide de leurs médecins, soigneurs et mécaniciens, fait tout pour éradiquer le dopage, on pourra bientôt parler de ce fléau au passé. »
Sur le papier, les mots de l'Irlandais font rêver. Dans les faits, il est encore difficile d'en mesurer l'éventuel effet. Le Français Sandy Casar, premier coureur à signer hier cette caution morale en compagnie du jeune Britannique Mark Cavendish (T-Mobile), veut croire à un avenir meilleur : « J'aimerais que le sport reprenne le dessus, qu'on n'ait plus de doutes au départ d'une course. Je ne sais pas comment tout cela va être pris par l'ensemble du peloton, mais le fait qu'on tape au niveau du porte-monnaie pourrait s'avérer efficace. Je crois qu'on commence à voir le bout du tunnel. »
La volonté politique de faire le ménage jusque dans les cabinets privés de la petite reine est manifeste depuis quelque temps. Mais les moyens à disposition ne permettent pas d'aller au bout du processus. Margareta Baddeley, professeure en droit civil spécialisée dans le droit du sport, le confirme : « Demander à quelqu'un de signer quelque chose sur son honneur, cela n'a aucune valeur juridique. Cet engagement souligne tout au plus des clauses qui existent déjà dans les contrats de travail proposés aux cyclistes professionnels. Quant à la sanction financière, elle paraît extrêmement élevée et suscite de sérieuses réserves sur le plan juridique. »
Impuissante dans la pratique, l'UCI s'en remet donc à la bonne conscience, au sens éthique d'un milieu qui en a souvent manqué. Tout en mettant la pression sur les responsables des équipes : « Nous devons lutter tous ensemble et j'espère que tout le monde l'a bien compris », reprend Pat McQuaid. « Chacun a une responsabilité, chacun doit s'assurer que ses coureurs ne collaborent pas avec des médecins extérieurs aux structures en place. Les équipes doivent pouvoir anticiper les pratiques douteuses ou dangereuses. »
Officiellement, les vingt formations Pro Tour ont assuré qu'elles feraient signer la déclaration à leurs coureurs, quitte à exclure les récalcitrants de toute compétition à commencer par la prochaine Grande Boucle. Mais dans les couloirs de l'Hôtel Ramada, entre la session du matin et la réunion de l'après-midi, les choses ne paraissent pas si simples. Tout le monde jouera-t-il le jeu ? Luc Eisenga, directeur technique de T-Mobile, trahit un doute : « Je ne peux parler que pour mon équipe, et j'essaie de convaincre les autres. Disons qu'il y a dans cette assemblée des gens auprès desquels il faut déployer plus d'énergie que d'autres pour les mettre sur le droit chemin... Nous verrons dans les semaines à venir qui est de quel côté. »
José Miguel Echavarri, légendaire mentor de Miguel Indurain dans les années 90, devenu directeur sportif chez Caisse d'Epargne, annonçait la couleur entre les deux séances de mardi : « Je ne peux obliger mes coureurs à faire quoi que ce soit. C'est une affaire personnelle. » À Paris, les organisateurs du Tour de France menacent : « Nous nous opposerons à la présence au départ de tout concurrent qui n'aura pas signé ce document », déclare à l'AFP le directeur de l'épreuve Christian Prudhomme. « Dans le fond, la démarche de l'UCI est positive. Mais la forme laisse à désirer », commente Marc Biver, manager de l'équipe Astana. « On nous balance ça à trois semaines du Tour, sans tenir compte des conséquences juridiques que cela implique. J'ai l'impression qu'on est sur une barque et qu'on bouche les trous avec les doigts au lieu d'utiliser la pompe. Le jour où un coureur va voir son avocat en disant qu'il refuse de donner son ADN ou de verser son salaire à l'UCI, on fait quoi ? »
Le Neuchâtelois, qui déplore «le manque de solidarité et l'agressivité» qui règnent lors des réunions de l'Association des groupes cyclistes professionnels (AIGCP), incitera ses protégés à parapher cet « Engagement pour un cyclisme nouveau ». Et si l'un d'eux refuse, sera-t-il éconduit ? «Joker.» Quant aux responsabilités accrues que Pat McQuaid veut faire peser sur les épaules des dirigeants d'équipe en termes de morale, Marc Biver les réfute : « Comment puis-je vérifier, en tant que manager, si un coureur trompe sa femme ou pas ? Là, c'est la même chose. Je ne peux pas être totalement certain de ce qu'ils font lorsque nous ne sommes pas ensemble. »
Bref. Aussi louables soient-elles - car elles le sont -, les mesures de l'UCI n'apportent aucune garantie. Pat McQuaid se dit convaincu que le Tour de France 2007 sera «très très propre» grâce au «réveil» actionné par les affaires Puerto et Landis, ainsi que les récents aveux de plusieurs coureurs. Excellente question d'un confrère allemand : « Sachant que ces dix dernières années, tous les vainqueurs du Tour de France (ndlr: Bjarne Riis, Jan Ullrich, Marco Pantani, Lance Armstrong et Floyd Landis) se sont dopés, ou l'ont très probablement fait à un moment ou à un autre de leur carrière, comment envisagez-vous la prochaine décennie pour le monde du vélo ? » Réponse un peu contrite de Luc Eisenga, directeur technique de l'équipe T-Mobile : « Rome ne s'est pas construite en un jour... »
« Je déclare sur mon honneur... »
Tel est le document que tous les coureurs du Pro Tour sont appelés à signer avant le 7 juillet prochain, jour du prologue du Tour de France :
« Je déclare sur mon honneur, devant mon équipe, mes collègues, l'UCI, la famille cycliste et le public, que je ne suis pas impliqué dans l'affaire Puerto ni dans aucune autre affaire de dopage et que je ne commettrai aucune infraction au règlement antidopage de l'UCI. Comme preuve de mon engagement, j'accepte, si je venais à violer ce règlement et étais condamné à la sanction standard de deux ans de suspension ou plus, de verser à l'UCI, en plus des sanctions réglementaires, une contribution à la lutte antidopage d'un montant égal à ma rémunération annuelle pour l'année 2007.
Dans le même temps, je déclare à la Justice espagnole que tiens mon ADN à sa disposition, pour qu'il puisse être comparé avec les poches de sang saisies dans le cadre de l'affaire Puerto. Je fais appel à la justice espagnole pour qu'elle organise cet examen dans les plus brefs délais ou permette à l'UCI de l'organiser.
J'adhère enfin à la volonté de l'UCI de rendre ma déclaration publique. »
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