30 juin 2007
Les Alpes suisses à vélo
Il existe neuf grandes routes cyclables en Suisse, toutes admirablement balisées. À chaque carrefour, à chaque embranchement, un petit panneau rouge portant le numéro de la route indique la direction à prendre et le nom de la prochaine ville d'étape. En mai dernier, j'ai pédalé pendant six jours sur la route numéro 4, la Route panoramique des Alpes. Tout le long du trajet, une série d'établissements hôteliers, partenaires de la « Suisse à vélo », disposent d'un local pour remiser les montures et offrent la possibilité de laver et sêcher les vêtements. Un voyagiste local assure le tansport des bagages d'étape en étape.

Jour 1, Rorschach-Hemberg, 69 km
En quittant les rives du lac de Constance, il avait fallu infliger à nos mollets 400 mètres de dénivellation sur des pentes trop raides pour des muscles encore anesthésiés par les effets émolients de l'hiver. À la sortie de Heiden, une petite ville située en bordure du plateau sur lequel nous étions hissés, un panneau signalait que nous venions d'arriver dans le pays d'Appenzell. En contemplant ce paysage d'alpages en vert rehaussée par le massif de l'Alpstein qui tendait en toile de fond ses flancs enneigés, ma coéquipière avait laissé échapper cette remarque d'une profondeur confondante : « On se croirait en Suisse ! » Comme il faisait un temps splendide, nous avons sacrifié près de deux heures au rituel de la terrasse, sur la grande place d Appenzell.
Le temps de digérer une escalope viennoise (« wiener schnitzel » : c'est le seul terme que nous avions pu décoder sur un menu aussi unilingue que la serveuse) et de la faire passer avec un demi-litre de Fendant du Valais. Ce qui nous avait donné des forces pour franchir, au milieu de l'après-midi, notre premier col de plus de 1000 mètres : l'Osterbühl. En fait, ce n'est qu'en déchiffrant le panneau indiquant l'altitude - 1068 mètres - après le petit village d'Urnäsch, que nous avions réalisé qu'il s'agissait d'un col. Et comme les autres sommets de pentes, il était bordé par deux pâturages où des vaches faisaient résonner leurs cloches. Une petite musique d'alpage qui allait scander la mesure de chacun de nos coups de pédales pendant six jours...
Appenzell
Au coeur de la Suisse profonde
Dans le pays d'Appenzell, le cours du temps semble, sinon figé, du moins délicieusement ralenti par un attachement indéfectible aux traditions.
Le canton d'Appenzell est remarquable à plusieurs autres égards. C'est le plus petit canton de Suisse et, avec ses 5000 habitants, Appenzell est la plus petite capitale cantonale du pays.
Dans la rue principale, les maisons à pignons du XVIe siècle sont bariolées de motifs ornementaux. Les commerces arborent de superbes enseignes de fer forgé enluminées par des dorures. Le décor semble spécialement planté pour une représentation théâtrale d'Hansel et Gretel.
Jour 2, Hemberg-Urnerboden, 76 km
La pluie avait ommencé à tomber à notre arrivée, la veille, et il allait pleuvoir dru toute la journée. Après une série de descentes entre forêt et pâturages, nous sommes arrivés dans la vallée de la Linth, qui traverse tout le canton de Glarus. En matinée, quelques éclaircies dissipaient parfois le rideau de pluie et les nappes de nuages tendus entre deux massifs alpins aux flancs tavelés de neige, le temps de nous laisser appréhender la majesté du décor.
Pendant deux heures, nous avons roulé dans un labyrinthe de pistes cyclables, guidés par les petits panneaux rouges de la route 4 scrupuleusement disposés à chaque embranchement. À Glarus, nous avons pris le lunch dans le délicieux décor XIXe siècle du Buffet de la gare. Après un parcours sur le plat jusqu'à Linthal, 15 kilomètres plus loin, nous avons entamé l'ascension du plus haut col de notre itinéraire : la Klaussenpass, qui gratte les nuages à 1948 mètres d'altitude. Au pied de la côte, un panneau indique une dénivellation de 1280 mètres répartie sur 21 kilomètres. Mais nous ne gagnerons pas le col en une seule étape.
Nous devons passer la nuit à mi-chemin, dans le petit village d'Urnerboden. Il est situé à 1400 mètres d'altitude, au milieu d'un tronçon de quatre kilomètres de plat. À peine avons-nous atteint ce palier qu'un grondement se fait entendre sur notre droite. C'est une avalanche. Mais sur la route, nous n'avons rien à craindre, car les nuages de neige sont endigués par une série de rochers déployés à mi-pente comme des contreforts.
Urnerboden
Le plus grand alpage de Suisse
Même s'il prend des allures de vallée, le long plateau d'Urnerboden n'en est pas une. C'est plutôt une combe alpestre, une dépression en auge encastrée entre le massif des Clarindes, qui culmine à 3268 mètres, et une série de sommets comme le Glatten et le Läckistock. C'est aussi le plus grand alpage de Suisse. Quelque 80 vachers - les armaillis, comme on les appelle là-bas - y font paître 1200 vaches.
Depuis le Moyen Âge, les armaillis confectionnent le fromage dans leurs refuges, parce que, semblet-il, le lait est plus goûteux lorsqu'il est traité sur place. Des systèmes de poulies et de filins relient le haut des pentes au fond de la combe où le fromage frais du jour est descendu pour être affiné dans les installations sophistiquées des coopératives. Le fromage d'alpage - l'alpkäse - n'est pas protégé par une appellation contrôlée et il est habituellement consommé en Suisse. L'alpkäse de Mayenfeld, dans les Grisons, et celui d'Urnerboden jouissent d'une réputation enviable.
Jour 3, Urnerboden-Beckenried, 59 km
La pluie a cessé. Vers 9h nous entamons la montée de la route en lacets qui mène au sommet du col. Bien vite, les deux côtés de la route sont tapissés d'une couche de neige tendue jusqu'aux crêtes. Nous atteignons le col vers 11 h après quelques arrêts photo et les exclamations d'usage lorsqu'on évolue dans de tels paysages.
Après un arrêt pour siroter un de ces délicieux cafés suisses (dans aucun pays d'Europe on ne prépare un aussi bon café) au restaurant juché au sommet, nous nous laissons glisser le long de la route qui plonge vers la Schächental, une vallée encaissée où les alpages se partagent les pentes avec les vergers. Nous venons de pénétrer sur le territoire d'Uri qui est, avec ceux de Schwyz et Unterwald, un des trois cantons fondateurs de la Confédération helvétique.
Après un arrêt à Bürglen pour nous restaurer et visiter le musée Guillaume Tell, nous traversons Altdorf et atteignons la pointe sud du lac des Quatre Cantons à Flüelen. Là, une piste cyclable aménagée en corniche nous permet de longer les rives du lac aux eaux vertes en traversant des petites stations de villégiature aux allures délicieusement surannées qui ont pour nom Sisiskon et Brunnen. À Guersau, nous prenons le traversier qui nous amène de l'autre côté du lac, à Beckenried, où nous devons passer la nuit.
Le pays de Guillaume Tell
Le souvenir de Guillaume Tell imprègne toute la vallée de la Schächental et la partie sud du lac des Quatre Cantons. Il serait né et aurait habité Bürglen. C'est dans la petite ville voisine d'Altdorf, située à l'entrée de la vallée que le bailli Gessler, représentant des Habsbourg qui maintenaient alors la Suisse alémanique sous leur emprise, l'aurait contraint à décocher une flèche vers une pomme placée sur la tête de son fils, Walter.
C'est à Flüelen que les hommes du bailli l'auraient embarqué sur le bateau qui devait le conduire à la forteresse de Küssnach. C'est sur le lac des Quatre Cantons qu'il serait parvenu à s'échapper en profitant d'une tempête. En résistant au représentant des Habsbourg, il aurait inspiré les hommes des trois cantons fondateurs qui ont conclu, en 1291, le pacte d'assistance, considéré comme l'acte fondateur de la Suisse moderne, dans le champ du Rütli, sur la rive ouest du lac des Quatre Cantons.
Le héros a son musée, aménagé dans une tour médiévale, à Bürglen, et une statue érigée devant l'église le représente, en compagnie de son fils. Une statue de bronze beaucoup plus grande trône sur un socle dressé contre la façade de l'église d'Altdorf, capitale du canton d'Uri.

Jour 4, Beckenried-Sörenberg, 54 km
Nous sommes passés de la rive ouest du lac des Quatre Cantons à la rive nord du lac d'Alpnach qui s'étale au pied du mont Pilatus (la montagne emblématique de Lucerne), puis nous avons longé le lac de Sarnen. Les routes cyclables suisses ont été tracées pour passer au centre des villes et villages. Ce qui nous a permis d'apprécier l'ambiance de petites villes comme Stans, Stansstad et Alpnachstad.
À Sarnen, c'était jour de marché et nous en avons profité pour acheter du pain frais, du saucisson et du fromage. Les choses se sont gâtées après Giswill. Une mention, dans le carnet de route qu'on nous avait remis, nous avertissait : avec ses 1611 mètres, la Glaubenbielenpass n'est pas le plus haut des cols, mais c'est le plus difficile, avec son degré d'inclinaison moyen des pentes de 14% sur 12 kilomètres. Et nous avons souffert. Cycliste moyen, mal préparé parce que nous étions en début de saison, fatigué par trois jours d'efforts en terrain accidenté, j'ai dû mettre plusieurs fois le pied à terre avant d'atteindre le col. J'étais tellement fatigué que je n'ai pas apprécié la descente vertigineuse vers la petite station de ski de Sbrenberg, où nous allions passer la nuit.
La Glaubenbielenpass
Le Glaubenbielen n'est pas un col traditionnel aménagé pour des besoins d'ordre économique ou militaire, depuis le Moyen Âge. On y a construit, voici une quarantaine d'années, une « route panoramique » très étroite pour le plaisir des promeneurs du dimanche.
Le week-end et les jours fériés, les amateurs de moto et les collectionneurs de voitures de sport se lancent à l'assaut de la route en lacets pour tester leur dextérité dans les dizaines de virages en épingle à cheveux. Nous avons donc, au cours de l'ascension, pu admirer un défilé de Triumph, d'Aston-Martin, de MG et autres bolides des années 1950, et écouter le concert de pétarades donné par les centaines de motocyclistes qui nous ont dépassés ou croisés pendant les deux heures qu'a duré l'ascension. Heureusement, les Suisses font preuve de civilité à l'égard des cyclistes. Mais pour les chants d'oiseaux et la musique de la brise dans les branches, c'était raté. À éviter, donc, les jours fériés, parce que tous les jeunes banquiers de Zurich larguent leurs manières feutrées pour venir faire «vroum vroum » dans les cols avec leurs rutilants bolides.
Jour 5, Sörenberg-Thun, 63 km
Une question nous préoccupait : nos jambes liquéfiées auraient-elles la force de nous hisser au sommet du col de Schallenberg, qu'il nous faudrait grimper plus tard dans la journée ? Mais nous avons franchi le col en question - à peine 400 mètres de dénivellation et une pente à 8 % - sans trop d'efforts. La journée s'est passée à gravir et dévaler les bosses de la vallée de l'Emme, mieux connue pour son fromage - l'Emmental - que pour ses paysages bucoliques.
À Marbach, un des principaux villages de cette région fromagère, les rues étaient désertes. Tout les habitants (et ceux des villages voisins) étaient rassemblés dans un grand champ à la lisière de l'agglomération pour assister au « concours de l'homme le plus fort de Suisse ». Loin, sur notre gauche, les sommets de l'Oberland bernois ont dressé, tout le long de notre parcours, une haie blanc et gris dominée par la silhouette de la Jungfrau.
En début d'après-midi, nous avons entamé une descente vertigineuse vers Thun où la silhouette du château flanqué de quatre tours d'angle nous servait de repère. Il est perché sur un piton rocheux et la ville médiévale s'étend à ses pieds. Notre hôtel était situé à proximité.
Jour 6, Thun-Gruyère 94 km
Trop fatigués pour nous taper les 95 kilomètres qui séparent Thun de Gruyère, nous avons pris le train jusqu'à Fribourg, avec nos vélos. Dans tous les trains suisses, le wagon de tête et celui de queue ont un compartiment aménagé pour ranger les vélos. Ils sont identifiés par une bécane dessinée sur leurs portières. Comme la route 4 passait juste devant la gare de Fribourg, nous avons facilement trouvé le chemin qui nous conduirait jusqu'à Gruyère, 45 kilomètres plus loin.
Comme l'Emmental, la Gruyère se présente comme une succession de collines où alternent bosquets et pâturages, mais elles sont ici plus hautes et leurs pentes sont plus abruptes. Il restait une soixantaine de kilomètres à parcourir et un col important à franchir - le col des Mosses - avant d'atteindre la fin officielle de la route numéro 4. Mais c'est à Gruyère que nous avions prévu terminer notre voyage.
Gruyère
Quel fromage !
On ne fabrique pas de fromage à Gruyère. Le village, qui a donné son nom à la région, est perché sur un piton rocheux qui se dresse au centre d'une cuvette formée par les alpages et les moyennes montagnes. Lorsqu'on pédale au fond de la cuvette, la silhouette du château et des remparts du village médiéval accrochent l'oeil.
Les voitures n'ont pas droit de cité dans le bourg (sauf pour les livraisons). Il faut les abandonner dans un stationnement aménagé à la fin de la route en lacets qui escalade le monticule. Dans la rue principale, encore pavée avec de gros moellons, toutes les maisons, qui datent des XVIe et XVlle siècles, sont occupées par des commerces. Le château a été transformé en musée. La Maison du Gruyère, elle, est située dans la cuvette, à Pringy. Une exposition y retrace l'histoire du fameux fromage et les procédés de fabrication.
La Gruyère est sillonnée par des dizaines de sentiers de randonnée, dont un - le sentier des fromageries, qui va de Pringy à Moléson - permet de visiter des chalets d'alpage et deux fromageries.

Les frais de ce voyage ont été payés par le grossiste spécialisé Ékilib.
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