18 janvier 2007
Ancien entraîneur de l’équipe Festina, Antoine Vayet évoque le dopage sans langue de bois. Une interview sans concession alors que Le Monde révèle le dopage présumé d’Oscar Pereiro.
Pierrick Taisne
Contacté il y a quelques jours dans le cadre d’un large dossier consacré au dopage, Antoine Vayet nous a dressé un constat effrayant de ce fléau. L’ancien entraîneur de l’équipe Festina a notamment fustigé les différents comportements dans le monde du cyclisme. Avant de découvrir la semaine prochaine le dossier de la rédaction de 365 et alors que le quotidien Le Monde révèle le dopage présumé d’Oscar Pereiro, nous vous proposons l’interview de ce professeur d’EPS. Edifiante !
Antoine Vayet, quel est votre sentiment après la victoire de Floyd Landis dans le Tour de France et son contrôle antidopage positif ?
C’est une bonne surprise car c’est étonnant qu’il se soit fait contrôler à la testostérone alors que tout le monde sait depuis des années comment prendre ce produit pour ne pas se faire attraper. C’est étonnant qu’il se soit fait avoir avec un aliment de base du dopage, utilisé par de nombreux coureurs cyclistes. Maintenant, c’est une très bonne surprise car avant qu’il soit déclaré positif, j’ai eu peur que ça passe à l’as et qu’on se mette à parler de renouveau du cyclisme. Pourtant, il y avait des effets indirects du dopage très visibles par les connaisseurs et j’ai craint un moment qu’on reprenne le même cirque qu’avec Armstrong. Et d’ailleurs, ce qui m’a le plus choqué, c’est le traitement de l’information avant qu’il soit déclaré positif.
C’est-à-dire ?
Nous avons assisté à une purée journalistique. On a pu entendre des choses comme : « enfin du nouveau vélo ». Tout le monde savait très bien que les dés étaient pipés. Qu’on ait envie de croire au Père Noël, je veux bien. Mais quand on a passé vingt ans, c’est assez décevant.
Pensez-vous que les médias aient une grande part de responsabilité ?
Tout le monde est coupable : public, média… Ces derniers ont une part de responsabilité énorme puisque ce sont eux qui influent le public et les politiques. Si les médias veulent savoir ce qu’il se passe, ils n’ont qu’à se poser les bonnes questions. Est-ce que quelqu’un, par exemple, a posé la question à Christophe Moreau pour savoir s’il connaissait le Docteur Fuentes. Et par conséquent si Cyril Dessel connaissait ce Docteur.
Que voulez-vous dire ?
Je me pose la question parce qu’elle mérite d’être posée. C’est tout. (Ndlr : Contactée par nos soins, l'équipe n'a souhaité faire aucun commentaire)
Vous tenez un discours pessimiste…
Je veux voir un sport qui repose sur autre chose que sur le mensonge, l’hypocrisie et le vol des victoires. Je connais des coureurs qui essayent de ne pas tricher ou du moins qui ne prennent que des « petits » produits. Et ceux-là mériteraient qu’on leur dresse quelques lauriers.
Est-ce qu’un coureur 100% propre existe ?
Je n’en suis pas à 100% sûr. Je suis à 99% sûr qu’un coureur clean aurait bien du mal à exister dans les classements.
« Il n’y a aucune personne de conviction »
À quand remonte le dopage dans le cyclisme ?
A toujours. Il ne faut pas oublier que le cyclisme est né à partir des courses de chevaux. On mettait des coureurs habillés en jockey sur des vélos. Ça existe depuis le départ mais au fur et à mesure du temps, il aurait dû disparaître.
Vous avez été entraîneur de l’équipe Festina jusqu’en 1998. Quel regard portez-vous par rapport à cette expérience ?
Il existe des boucs émissaires. Des personnes qui ont été mises en garde à vue au nom de ce sport mais aujourd’hui, c’est encore pire au niveau des mentalités. On ne peut pas les changer sans changer les hommes. Dans ce milieu, il n’y a aucune personne de conviction. Ce ne sont que des individus qui pensent à leur intérêt personnel. A celui de leur équipe, de leurs coureurs… Que ce soit à l’UCI ou ailleurs, la tolérance zéro n’existe que dans les discours et surtout pas dans les faits.
On a souvent parlé de l’Espagne en termes de dopage…
C’est un pays précurseur en termes de dopage. C’est une terre d’asile et cela a longtemps été fantastique de pédaler en Espagne. D’ailleurs, des coureurs français très connus et qui ont fait toute leur carrière en Espagne ont bénéficié d’une totale liberté d’expression. Et quand j’entends cette dénégation du gouvernement ibérique, je trouve ça terrible. C’est la raison pour laquelle j’ai organisé un colloque autour de la question de la légalisation dopage.
Et quel est votre avis sur la question ?
Une légalisation serait dramatique. Mais le dopage de base est tellement rien par rapport au dopage de haut niveau que la question mérite d’être posée. Si on légalisait le dopage, il y aurait certainement plus de morts et donc une plus grande prise de conscience. Au moins les choses seraient claires et on assisterait à des scènes délirantes qui amèneraient peut-être tout ça à s’arrêter.
Que pensez-vous de la prise de position de directeurs sportifs qui se sont positionnés en faveur des tests ADN ?
Attendez… Les directeurs sportifs actuels sont très contents d’être au ProTour. Par exemple, j’en connais un qui pourrait vendre son équipe un million de dollars au moment de sa retraite. Il ne faut surtout pas compter sur eux.
Pensez-vous qu’il ne s’agisse que d’un discours de façade ?
Bien sûr. Mais il n’y a pas qu’eux. Les hommes politiques, le ministre de la Jeunesse et des Sports, l’AMA (Agence mondiale antidopage) ne font que tenir de beaux discours. Cette agence brasse d’énormes sommes d’argent et a légalisé les corticoïdes, un des produits le plus destructeurs. Et aujourd’hui, on autorise tout le monde à en prendre.
Est-il trop tard pour réagir ?
Il n’est jamais trop tard pour agir. Mais il faut des personnes qui veulent agir. Si demain, on me demande de contrôler tel produit et où, je vous prends vingt athlètes de haut niveau en quelques jours. C’est une question de volonté. Et aujourd’hui, on ne veut pas lutter et on préfère masquer la volonté par de grands discours.
Un farouche adversaire du dopage
Antoine Vayet est aujourd’hui professeur d’EPS. Ancien entraîneur de l'équipe Festina (de 1996 à 1998), il dirige désormais AlternatiV, une cellule de recherche, d’entraînement et de communication. C’est également lui qui s’est occupé des entraînement de Christophe Bassons et Jérôme Chiotti. Depuis 2001, il chronique le Tour de France, d’abord pour L’Humanité puis pour Libération. N’usant guère de la langue de bois, il n’est aujourd’hui pas apprécié dans le monde du cyclisme. Richard Virenque avait d’ailleurs dit à son sujet : « Je me suis aperçu très vite qu'il n'était pas compétent et je ne lui ai pas accordé ma confiance. »
Pour lutter contre le dopage, Antoine Vayet préconise dans une de ses chroniques « le contrôle longitudinal très rapproché : c'est-à-dire prises de sang et d'urine, fiche anthropométrique pour mesurer les os (pour détecter la prise d'hormone de croissance), le tout géré par un organisme indépendant ». En effet, il considère très important de dépasser les cas des dopages au seul cadre du cyclisme.
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