23 novembre 2007
Les transports publics français sont revenus à la normale. Mais la grève pourrait reprendre si les syndicats ne sont pas satisfaits des négociations. Pendant dix jours, les trains et les métros ont fonctionné au ralenti, une situation inimaginable pour les Suisses de Paris.
Miyuki Droz Aramaki
35 minutes d'attente avant le prochain métro, un quai bondé, des insultes, des gens qui se battent pour monter dans la rame, d'autres qui luttent pour descendre... comme tous les Suisses de Paris, Bertrand Deweck préfère marcher.
« C'est une spécificité française, les grèves... Je trouve ça drôle d'être à Paris au moins une fois à cette époque ! » Depuis une semaine que dure la grève des transports publics en France, ce jeune Romand a pris de nouvelles habitudes. Désormais, il fait deux heures de randonnée quotidiennes, aller et retour de son studio du 1er Arrondissement de Paris jusqu'au 10ème, où ont lieu ses cours de théâtre. Cet étudiant de 23 ans effectue un trajet différent chaque jour, comme pour une ballade : « Ça permet de voir la vraie France ».
Une grève, c'est tellement français
Depuis des années qu'il habite à Paris, Serge Lemeslif, président de l'Union des Associations suisses de France (UASF), a appris à combiner son travail d'architecte avec les grèves françaises: «Comme pendant toutes les grèves, il y a un créneau pendant lequel on peut circuler dans Paris: entre 10 et 16 heures. Du coup, je m'arrange pour caler mes rendez-vous à ce moment-là ».
C'est la petite compensation des jours de grève : la capitale française est déserte pendant certaines heures. Les conducteurs ont passé tant de temps dans les embouteillages du matin, qu'ils ne touchent plus à leur voiture jusqu'au soir.
Ce franco-suisse ne comprend pas cette grève, pas plus que les précédentes. Pour lui, les cheminots n'ont plus de raisons d'avoir un régime spécial de retraite : « On ne peut pas prendre en otage une nation parce qu'on va perdre quelques avantage! Tout le monde sait que la réforme est nécessaire. »
Les Suisses anti-grève
Une grève de ce type est-elle imaginable en Suisse ? Avec un petit sourire timide ou une exclamation outrée, les Suisses répondent unanimement que non : dans leur pays, on tient trop aux négociations et aux compromis... et puis, les cheminots n'ont pas le droit de grève.
« Les Suisses ont une perception très négative des grèves. Cela s'explique par leur goût de l'ordre et de l'autorité, mais aussi par une date historique : 1937 », explique l'historien Georges Andrey.
En 1937, la première Convention collective (CC) est signée en Suisse, dans le secteur horloger. Les employés renoncent à la grève et les patrons au lock-out : c'est la «paix du travail». L'accord se répandra ensuite aux autres secteurs de l'économie.
« On a développé une culture de non-conflit. Et dans l'inconscient suisse, peu à peu, l'idée s'est établie que la paix du travail a toujours existé », rappelle-t-il.
Une situation chaotique pendant une semaine
« Les Français ne sont pas aussi grévistes qu'on le croit. Les Canadiens sont bien pires, répond le franco-suisse Guy Groux, spécialiste des mouvements sociaux au Centre de recherches politiques de Sciences Po, mais les grèves en France touchent en général des secteurs très visibles et très handicapants : les transports publics ».
Des employés dorment sur leur lieu de travail, d'autres font 100 kilomètres à vélo chaque jour, des bouchons de deux-roues bloquent les rues de Paris : après une semaine de grèves, les Français sont exténués. Quatre millions de personnes souffrent de la grève, rien qu'en Île-de-France.
Même les Vélib – le système de vélos en libre service mis en place en juillet à Paris – sont pris d'assaut : certains Parisiens désespérés mettent un cadenas autour de la borne pour être sûrs d'avoir une bicyclette à disposition le lendemain matin.
« Les Français m'impressionnent ! Ils s'organisent : il y a le covoiturage, beaucoup se lèvent plus tôt pour aller travailler... Moi, à leur place, je profiterais de la situation pour ne pas aller en cours ! » s'exclame Bertrand Deweck.
Et la négociation ?
Ce qui choque le plus les Suisses, c'est que les Français descendent dans la rue... avant de négocier. « Il a fallu une semaine de grève pour qu'on commence à négocier ! Il faut discuter beaucoup plus tôt et ne pas poser de conditions », s'insurge Sonia Märki, une jeune St-galloise qui travaille à l'Ecole suisse de Paris.
En France, les syndicats recourent facilement à la grève. Premièrement, parce que le patronat ne comprend que le langage de la force. Deuxièmement, parce que la grève évite de négocier et de faire des concessions.
En effet, lorsqu'il fait face à une forte mobilisation, le gouvernement français préfère généralement retirer son projet de loi. Sauf ce mois de novembre : « Cette fois, la mobilisation n'a pas servi à faire reculer le gouvernement, elle aura seulement permis aux syndicats d'avoir du poids dans les négociations, c'est une évolution importante », explique Guy Groux.
Mais les cheminots français n'ont pas encore renoncé à la grève. Ils menacent déjà de débrayer à nouveau vers le 20 décembre si les négociations n'avancent pas. À cette idée, Serge Lemeslif ne tient plus : « Ce que je conseille aux Suisses, c'est de rentrer dans leur pays ! »
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