23 novembre 2007
Pendant que tout le petit monde de l'antidopage s'excitait à propos de la succession de Dick Pound, la semaine dernière à Madrid, l'avenir de la lutte contre le dopage était peut-être en train de s'écrire ailleurs: dans le bureau d'un juge de Liège, en Belgique.
Liège, c'est la ville où le cycliste kazakh Andrei Kashechkin, ex-coéquipier de son compatriote Alexander Vinokourov chez Astana, a déposé récemment une requête qui vise carrément à faire déclarer la lutte antidopage contraire à la Convention européenne des droits de l'homme.
Attendez avant de lever les yeux au ciel et d'aller voir ce qui se passe chez le Canadien dans la page d'à côté. L'histoire est moins folle qu'elle n'en a l'air.
Début août, Kashechkin prenait des vacances en Turquie quand les testeurs de l'Union cycliste internationale ont débarqué à son hôtel pour un contrôle inopiné. Les prélèvements ont révélé que le Kazakh, licencié peu après par Astana, avait profité d'une transfusion sanguine homologue: le sang d'un autre coulait dans ses veines.
Avant même que la fédération kazakhe ne se penche sur son cas, Kashechkin a appelé à sa rescousse un avocat liégeois, Luc Misson. Son nom ne vous dit sans doute rien, mais Me Misson est à l'origine d'un des plus grands bouleversements de l'histoire récente du soccer européen. Il a plaidé l'affaire Bosman, une cause phare de 1995 qui a notamment fait sauter les quotas de joueurs étrangers dans les équipes européennes.
Bref, ce n'est pas un plaideur à la petite semaine.
Me Misson a soulevé deux arguments devant le tribunal des référés de Liège, il y a deux semaines. Un, que le droit de son client au respect de sa vie privée avait été bafoué. Deux, que le système antidopage actuel ne lui garantit pas un procès équitable.
Me Misson, que j'ai joint par téléphone en Belgique, soutient que seule une autorité publique, dans un cadre défini par la loi, a le droit d'aller à l'encontre des droits garantis par la Convention européenne. «Prendre du sang à quelqu'un est une atteinte à la vie privée», dit-il. L'UCI, une entité privée, s'arroge des droits qu'elle n'a pas, selon son raisonnement.
« Nos adversaires disent que M. Kashechkin a accepté les règlements de l'UCI (qui comprennent l'obligation de se soumettre aux contrôles antidopage). Mais le consentement n'est pas libre: on est obligé de signer, et donc de renoncer à des droits fondamentaux, pour pouvoir exercer son métier. »
L'avocat prétend aussi que les instances disciplinaires des fédérations ne sont pas impartiales et que le droit de la défense d'apporter une contre-preuve est limité.
«La lutte antidopage marche mal, dit Me Misson. Les fédérations ont augmenté la répression et la justice sportive a de plus en plus de droits, tandis que les sportifs en ont de moins en moins. Viendra un moment où les fédérations vont aller dans le mur parce que les droits de la défense ne sont pas respectés. »
« Lutter contre le dopage est légitime et normal. Mais on lutte très mal. Les fédérations sportives feraient mieux de laisser la police et les autorités étatiques faire le travail. On atteindrait plus les vrais responsables », soutient Me Misson, qui a déjà l'intention de porter sa cause en appel si son client est débouté.
À Madrid, le président sortant de l'Agence mondiale antidopage (AMA), Dick Pound, a reconnu que la contestation de Kashechkin était « une remise en cause de tout le système antidopage ». En effet. Si Kashechkin l'emporte, c'est tout l'édifice de la lutte antidopage qui s'écroule.
Les dirigeants de l'AMA se montrent néanmoins confiants de voir le tribunal rejeter les prétentions du Kazakh. Ils soulignent que le Code mondial antidopage, dont la nouvelle version a été adoptée à Madrid, est le fruit des délibérations non seulement du mouvement sportif, mais aussi des gouvernements: les deux groupes sont représentés également à l'AMA.
Pour le bien de la lutte contre le dopage, il faut souhaiter que l'AMÀ ait raison et que le juge liégeois qui a entendu l'affaire déboute Kashechkin dans son jugement, attendu dans les prochaines semaines.
Parce que s'il faut se fier aux seuls gouvernements pour éradiquer la triche pharmacologique, on risque d'attendre longtemps. L'histoire nous enseigne - pensez à l'Allemagne de l'Est, pensez à l'aveuglement volontaire qui a régné pendant des années chez les Américains - que les États ne sont pas exactement les gardiens les plus fiables de la probité sportive.
Malgré ses ratés inévitables, la lutte antidopage a fait un grand bond en avant depuis quelques années. Une victoire de Kashechkin la ferait revenir à l'âge de pierre.
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