23 octobre 2007

Le paradis perdu des champions sur le retour

À 50 ans, Beat Breu a repris la compétition. Le même jour, Evander Holyfield a perdu un combat et Martina Hingis a pris congé jusqu'à la fin de l'année. Après quoi courent-ils ?

Christian Despont

Beat Breu était dimanche l'attraction du cyclo-cross de Fehraltorf, catégorie «Elite». Caméras obséquieuses, cohue curieuse, saucisses grillées. « On a refusé des accréditations », avance fièrement l'organisateur. À chaque tour, la foule a salué le passage du quinqua vénérable, champion sur le retour, « pour de vrai », après onze années d'errance. Lui, mâchoire conquérante, écume au coin des lèvres. Eux, attendris ou gouailleurs, serrés sur les talus. « On n'a jamais vu ça chez nous », tonne l'organisateur.

L'ancien vainqueur de l'Alpe-d'Huez visait une place parmi les vingt premiers mais, sur la tribune officielle, on suspectait des attentes inavouables, « sans doute un podium ». Cramponné à ses fragiles certitudes, Beat Breu a terminé 32e sur 37 inscrits. Dont trois abandons. « Techniquement, j'ai eu de bonnes sensations, a-t-il commenté. Mais ma tolérance à la douleur n'était pas aussi élevée que dans le passé. J'espère progresser. J'ai agendé d'autres courses. » En raison de l'engouement colossal, l'organisateur lui a remis « une prime exceptionnelle de 300 francs ».

En Suisse alémanique, le retour de Beat Breu émeut. On sourit, on compatit, on persifle. On sait. Au terme d'une carrière louable, le cycliste a investi un demi-million de francs, soit l'entier de son patrimoine, dans une promotion immobilière vantée par son frère. C'était une occasion en or. Mais l'affaire a périclité. Ruiné, puis divorcé, Beat Breu a pardonné sans peine. Son frère fut arrêté l'été suivant, à l'aéroport de Buenos Aires, avec 5 kilos de cocaïne.

Pour subsister, le champion est devenu comique de banquet. Il a arpenté les bistrots et les mariages, traîné dans les bals, dormi dans sa voiture. Au début, les arrière-salles étaient combles. « Mais les gens ne venaient pas applaudir le comique. Ils venaient voir Beat Breu », rapporte Daniel Ryser, journaliste à la Wochenzeitung. Sept ans plus tard, l'amuseur public a tiré sa révérence dans un bouge zurichois, devant neuf grognards à la délicatesse éméchée.

Pour se relancer, Beat Breu a choisi l'industrie du sexe, d'abord comme propriétaire d'un téléphone rose, où il employait huit voix égrillardes, puis comme patron d'un temple de la luxure, le Longhorn City, « wild west erotic experience ». Chapeaux de cow-boy, lampes à huile, tipis et salle de torture égayaient l'endroit. À la réception, Beat Breu accueillait les clients en compagnie de Heidi, sa fiancée. Un an plus tard, l'affaire a périclité.

Aux dernières nouvelles, le champion était représentant pour une boisson autrichienne, H2O3. Il en colportait les vertus roboratives avec conviction, au volant de sa vieille Ford Escort, un vélo dans le coffre. « J'ai découvert ce concentré énergétique et j'ai rajeuni de vingt ans. H2O3 permet de remonter l'horloge biologique. Grâce à lui, j'ai retrouvé la forme et décidé de reprendre l'entraînement. » En avril dernier, la Suisse a interdit la commercialisation du produit, en raison de sa teneur en soude caustique. Stupéfait, Beat Breu a cessé d'en boire. Mais il a continué de pédaler.

Son retour à la compétition, catégorie élite, l'enhardit. Il l'explique avec ses maux. Comprenne qui voudra : « Ma vie est comme une étape de montagne : elle connaît des hauts et des bas. En reprenant la course, j'ai l'impression de recouvrer ma liberté. »

Les factures d'Evander Holyfield
La veille, Evander Holyfield, 45 ans, est remonté sur un ring, opposé au champion du monde russe Sultan Ibragimov. Le boxeur a surpris par son courage et sa vitalité. Pas assez, certes, pour décrocher une cinquième couronne chez les lourds, record absolu.

Evander Holyfield prétend que ses motivations ne sont pas financières : « J'ai touché 22 millions de dollars pour mon dernier combat contre Foreman, en 1996. L'an dernier, contre Oquendo, le promoteur a fait faillite et j'ai reçu un chèque en bois. » Au total, ses combats ont généré un demi-milliard de dollars, dont la moitié lui sont revenus. Contrairement à certains congénères, Holyfield connaît la valeur de l'argent : il a gagné sa vie en remplissant les réservoirs des avions à l'aéroport d'Atlanta. Las, trois divorces coûteux, assortis de pensions alimentaires dévolues à onze enfants, dont cinq sont issus de relations extraconjugales, accablent son budget ménage.

Holyfield a créé un label de disques, mais l'affaire a périclité. Il a prêté son nom à une marque de grils, mais les royalties ne suffisent pas à le nourrir. Après sa troisième défaite consécutive, en 2004, contre Larry Donald, la Commission de l'Etat de New York a suspendu sa licence pour « manque de performance ». Le Texas l'a réhabilité - malgré un colis suspect intercepté à son domicile par la brigade antidopage. En réalité, la boxe reste la principale activité d'Holyfield, sa source de revenus et, probablement, sa raison d'être.

Martina Hingis, princesse sans courts
Le même samedi, Martina Hingis, 27 ans, a annulé tous ses engagements jusqu'à la fin de l'année. « Problèmes de hanche », affirme son entourage. Problème identitaire, renchérit la cantonade. Aux dernières nouvelles, la princesse fréquenterait les écuries d'un milliardaire ukrainien, Alexander Onischenko, grand propriétaire de chevaux.

Son retour à la compétition, en un sens, était attendu. Elevée dans le culte de la singularité, la jeune rentière ne s'aimait plus en fée du logis, enchantée de son nouveau four à induction. Après deux ans, elle a compris qu'une dinde réussie ne lui apporterait jamais autant de fierté qu'un titre du Grand Chelem. « Pendant ce congé sabbatique, j'ai constaté que, en sacrifiant ma jeunesse au tennis, je n'avais pas raté grand-chose. J'apprécie d'autant mieux ma vie sur le circuit; les voyages, les victoires, la notoriété. Je veux profiter de chaque instant, et partir sans regret. » Dix-huit mois plus tard, l'érosion, déjà, guette : « La vie sur le circuit est passionnante mais, en définitive, elle est tout aussi répétitive. »

Martina Hingis nourrissait quelque secret espoir. Elle pensait réhabiliter la jugeote en tant qu'acte fondateur, elle croyait soumettre une réponse intelligente à l'institutionnalisation de la brutalité, méthode Caterpillar déclinée à tous les gabarits : frapper fort du fond du court. Las, une concurrence en plein essor, ajoutée à une aversion notoire pour l'entraînement, fait de sa dextérité un contre-pouvoir inoffensif, une sorte d'idéologie romantique. Aux vestiaires, les filles de l'Est gloussent sur son physique douteux, et la toisent comme une hérésie vénérable. Battue en puissance par des «viennent-ensuite» honnêtes, la princesse sans courts prend la mesure des difficultés qui l'attendent et, subséquemment, des efforts à consentir pour les surmonter. Car il n'est pas question, ici, d'émois sans risque; sans que l'ensemble d'une œuvre soit démystifiée, ou une championne durablement marquée par un retour raté. Apparemment, Martina Hingis l'a compris.

« Le difficile deuil d'une identité sportive »

Psychologue du sport, Mattia Piffaretti examine ces retours à la compétition.

Christian Despont

Le Temps : Existe-t-il un fil conducteur entre les retours de Beat Breu, Evander Holyfield et Martina Hingis ?

Mattia Piffaretti : En général, les champions qui reprennent leur carrière sont à la recherche d'une sensation, d'une émotion, voire d'un intérêt médiatique, que la vie ne leur procure plus. J'imagine que Beat Breu et Evander Holyfield n'ont pas fait le deuil de leur identité sportive. Peut-être que, pour Martina Hingis, le problème est différent. L'arrêt est survenu au début de l'âge adulte, à cause des blessures. Le retour, en conséquence, répond davantage à une motivation intérieure. Tout n'était pas réglé. Il y a ici le deuil impossible d'une carrière inachevée.

- Les retours sont rarement glorieux. Le besoin de renouer avec des émotions est-il plus fort que la crainte de démystifier une œuvre ?

- N'oublions pas non plus l'inverse : certains sportifs veulent tout plaquer. André Bucher a rompu brutalement avec tout un vécu; est-ce pour ne plus se confronter à ça - la performance, l'émotion, l'intérêt médiatique ? Tout est question de paix avec son propre passé. Souvent, le sportif vit dans une ambiance qui le remplit, et peine à s'en détacher. Il se laisse disqualifier par des circonstances; une blessure, un résultat, une mise à l'écart. Ces fins causent davantage de séquelles car elles ne sont pas désirées, pas planifiées. La tentation est forte, alors, de revenir à la compétition, de prendre sa revanche sur le sort.

- Pourquoi ces arrêts, psychologiquement, sont-ils si peu anticipés ?

- Idéalement, il faudrait envisager un projet de vie qui valorise le sportif, et le maintienne dans la sensation d'être vivant. Or, l'athlète a souvent le sentiment que, s'il pense à l'avenir, il ôte déjà de l'énergie à sa carrière.

- Les grands retours appellent-ils toujours un succès ?

- Un sportif qui a côtoyé le haut niveau ne revient jamais avec l'idée de figurer. La notion d'excellence reste très présente. Ces athlètes, souvent, sont conscients des déficits physiologiques liés à leur âge, mais ils pensent que la maturité mentale peut pallier cette différence. Les ambitions affichées par Beat Breu, dès son retour, démontrent clairement une envie d'excellence. C'est peut-être là le fil conducteur entre toutes ces démarches.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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