27 octobre 2007
| FORUM |

Ce n'est pas chasse aux sorcières, mais nous devons pénaliser le dopage à la hauteur de notre réprobation collective
Patrice M. Brunet
L'auteur est expert en droit du sport.
Il est arbitre au Tribunal arbitral du sport,
au Centre de règlement des différends sportifs du Canada
et à la
United States AntiDoping Agency.
Récemment, il a présidé le tribunal d'arbitrage qui a reconnu
le cycliste Floyd Landis coupable de dopage.
Au Canada, les infractions reliées au dopage sportif aboutissent rarement sur le bureau du procureur général. Les athlètes dopés ne sont, en définitive, que mis sur la touche. Quant aux médecins, entraîneurs et thérapeutes qui ont incité au dopage, ils sont, au pire, radiés de leur ordre professionnel mais n'encourent aucune sanction pénale.
Avec le scandale Ben Johnson et la commission d'enquête Dubin, au début des années 90, le Canada était devenu un chef de file dans la lutte antidopage. Les révélations sur l'ampleur du phénomène dans le milieu sportif canadien avaient poussé les autorités à se doter de politiques anti-dopage, et à signer des traités et des conventions internationales. Mais, presque 20 ans plus tard, le Canada s'est essoufflé et semble ignorer les nouveaux défis reliés au dopage dans le sport: bien que notre pays soit respecté dans sa lutte contre le dopage des athlètes, il ne s'est pas donné de moyens dissuasifs efficaces pour contrer le dopage sportif dans leur entourage.
Les deux dernières années ont été fertiles quant au nombre d'athlètes étrangers reconnus coupables de dopage ou qui sont passés aux aveux. On reconnaît maintenant l'influence souvent déterminante de l'entourage des athlètes. Mais encore aujourd'hui, les conséquences sont davantage humaines que judiciaires : outre le fait d'être déchus de leurs titres de champions et suspendus par leur fédération sportive, les athlètes dopés ne sont, en définitive, que mis sur la touche. Quant aux médecins, entraîneurs et thérapeutes qui ont incité au dopage, ils sont, au pire, radiés de leur ordre professionnel mais n'encourent aucune sanction pénale.
Législations musclées
Certains pays ont adopté des législations musclées qui visent non seulement les sportifs dopés, mais aussi leur entourage. Après plusieurs années
de retard à endosser les principes anti-dopage internationaux, l'Assemblée nationale française a finalement adopté l'ordonnance du 23 mai 2006. Désormais en France, le fait de « prescrire, céder, offrir, administrer » des produits dopants à un sportif, ou « de faciliter leur utilisation ou d'inciter, de quelque manière que ce soit, ce sportif à leur usage » est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende.
Les peines prévues sont portées à sept ans de prison et 150 000 euros d'amendes lorsqu'il s'agit d'un athlète mineur. La loi va encore plus loin et prévoit l'interdiction, pour la personne reconnue coupable, d'exercer une fonction publique. En Italie et en Espagne, là aussi des entraîneurs font de la prison pour «incitation» et «aide à l'usage». Des pharmaciens et des médecins sont mis en examen. Dans un nombre croissant de pays, des cyclistes, footballeurs et autres icônes sportives sont déférés devant le tribunal correctionnel pour consommation et revente de produits dopants.
L'élément-clé des législations les plus récentes est le fait qu'elles s'adressent à l'entourage de l'athlète. Elles ne visent pas que l'athlète, qui peut facilement être remplacé. En fait, la France exclut spécifiquement l'athlète de sanctions pénales, justement pour lui permettre de passer aux aveux plus facilement.
En criminalisant le comportement des « contributeurs » au dopage des athlètes, ces mesures visent à dissuader d'autres professionnels de s'y aventurer puisqu'ils risquent maintenant la prison et de fortes amendes. Actuellement, les lois canadiennes n'ont aucune portée envers un entraîneur qui ne manipule pas directement les substances illicites - il s'en tire donc avec une humiliation publique, sans plus.
La santé des jeunes
Ce n'est pas un hasard si les nouvelles mesures antidopage françaises, par exemple, s'appliquent au chapitre sur la santé des athlètes de la partie législative du Code du sport. De plus en plus, les gouvernements reconnaissent jusqu'à quel point le dopage constitue un problème de santé publique. Le fléau a en effet pris une telle ampleur et est à ce point organisé et sophistiqué, que si rien n'est fait pour le stopper, c'est la santé de toute une génération de jeunes athlètes qui est à risque. Nos enfants croiront qu'il faut absolument se droguer pour arriver aux plus hauts sommets. Pour chaque champion qui se dope, il y a une centaine de jeunes qui rêvent de prendre sa place. Nombreux sont ceux qui entreront dans le cycle infernal du dopage et qui subiront des séquelles permanentes au foie, aux reins ou au coeur, s'ils n'y laissent pas leur vie.
Criminaliser le dopage au Canada ? C'est maintenant le moment de nous poser sérieusement la question. La mécanique reste à échafauder mais nous disposons de toutes les institutions pour le faire, entre autres le laboratoire de contrôle antidopage de l'INRS-Institut Armand-Frappier à Montréal, le laboratoire canadien accrédité par l'Agence mondiale antidopage (AMA), et le Centre canadien pour l'éthique dans le sport (CCES), chargé de l'application du programme antidopage au Canada.
Il ne manque que la volonté politique. Il ne s'agit pas ici de chasse aux sorcières, mais bien de dissuasion. Nous devons pénaliser le dopage à la hauteur de notre réprobation collective. Le sport suscite des valeurs de fair-play, d'équité et de santé dans la société. Inversement, notre société doit tout faire pour protéger ces valeurs afin de redonner au sport tous les bienfaits qu'il lui apporte. Nous devons nous donner les moyens d'enrayer ce fléau.
En se dotant de moyens de dissuasion responsables et efficaces, figurant dans une loi fédérale contre le dopage sportif, le Canada reprendra la place de leader qu'il a gagnée dans les années 90. Et il contribuera à redonner au sport ses lettres de noblesse, plutôt que de le laisser s'enfoncer dans une spirale qui n'aboutira qu'à un spectacle vide de sens et d'admiration.
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