27 octobre 2007

À Cesenatico, on pleure toujours Pantani

Jean-Jacques Bozonnet

Impossible de ne pas reconnaître le cycliste de bronze qui escalade un rocher, place Marconi, sur le front de mer de Cesenatico. Tout désigne l'enfant du pays, depuis sa position sur la selle jusqu'à la pointe de ses oreilles décollées. C'est ainsi que Marco Pantani, décédé d'une surdose de cocaïne le 14 février 2004, grimpait l'Alpe-d'Huez ou le Mortirolo, lui devant et tous les autres derrière. Erigée un an après sa disparition, la statue est pourtant censée être anonyme. Ainsi l'a voulu le préfet, qui refusa l'autorisation de l'inaugurer officiellement.

Le représentant de l'Etat s'est retranché derrière la loi italienne qui instaure un délai de dix ans avant de pouvoir dédier à une personne un monument, une rue ou un quelconque lieu public. À moins qu'il s'agisse d'un héros, disent les textes.

Marco Pantani en était un pour les habitants de Cesenatico, la petite cité balnéaire de Romagne où il est né, lorsqu'il escaladait les chemins de la gloire aussi vite que les cols des Alpes. Mais, aujourd'hui, la marchande de journaux de la place Marconi traduit un sentiment général plus mitigé en désignant les essaims de gosses qui sortent des écoles avoisinantes : "Peut-on encore en faire un exemple pour la jeunesse ?"

Sa descente dans les enfers de la drogue jusqu'à sa mort à 34 ans dans une chambre d'hôtel anonyme de Rimini, à quelques kilomètres de là, brouille le souvenir d'un coureur exceptionnel. Trois ans et demi après, Cesenatico est partagée entre orgueil et amertume : "La ville a tendance à séparer l'homme et l'athlète, explique Mario Pugliese, rédacteur en chef de La Voce di Romagna, le quotidien local. Sur le champion, aucun doute, nous sommes tous convaincus qu'à dopage égal il était le plus fort. Mais sa fin de vie et sa mort de toxicomane font débat." Pour le journaliste, qui fut son condisciple au collège, "Marco est l'exemple que tout homme, même le plus nanti, a ses failles, ses limites."

Devant le bar des Pins, la banderole jaune et rouge du Club Magnifico Pantani proclame toujours l'amour de Cesenatico pour son champion. Au siège du club, ils sont plus d'une cinquantaine à se retrouver, chaque lundi soir, pour évoquer "les bons moments". Créée en 1994 par une poignée d'amis, l'association a compté jusqu'à 3 000 membres, de Brooklyn à l'Australie. "C'était le plus grand club cycliste du monde", précise son fondateur, Vittorio Savini, qui fut aussi le directeur sportif de Pantani chez les jeunes. Dans son garage Renault, il a conservé aux murs toutes les photos de leur amitié : "Dans les six derniers mois de sa vie, il s'est détaché de moi, je n'ai eu que deux coups de téléphone, il disait qu'il avait honte, il se sentait coupable."

Si sa mort a été un coup de tonnerre pour ses fans à travers le monde, elle n'a pas surpris Cesenatico. Ses accidents de voiture, son comportement étrange, ses propos parfois incohérents et ses fréquentations douteuses avaient donné l'alerte depuis longtemps. La fête de son dernier anniversaire, le 13 janvier à Presappio, petit village voisin où il vivait quasi reclus depuis des semaines, avait confirmé à ses proches qu'il était au stade ultime de sa toxicomanie.

Fallait-il le dire bien que la famille s'y opposât, s'interrogeait la rédaction de La Voce. ""Aidez Pantani. Il est en train de mourir", c'est la "une" que nous avions préparée", confie Mario Pugliese. Trop tard.

Pour tous, Marco était déjà mort une première fois le 5 juin 1999, à Madonna di Campiglio. Une mort sportive que l'on évoque encore avec des accents indignés dans les cafés de Cesenatico.

À la veille de rallier Milan avec le maillot rose de vainqueur du Giro sur les épaules, le "pirate" avait subi un contrôle sanguin qui révéla un hématocrite "non conforme" (52 au lieu de 50). C'est là que "tout s'est fissuré", raconte le journaliste Philippe Brunel dans la contre-enquête qu'il publie ces jours-ci (Vie et mort de Marco Pantani, Grasset, 267 pages, 17,90 euros). L'auteur insiste sur les bizarreries de ce contrôle alors que le champion avait course gagnée.

La ville avait vécu les années de gloire en symbiose avec son champion, elle partagera le fardeau de la dégringolade : "Personne ne s'est senti trahi par Pantani, mais nous avons été en colère contre le monde du cyclisme, qui l'a laissé seul", affirme Mario Pugliese. Comme beaucoup de ses concitoyens, Vittorio Savini parle d'un "complot" et de "jalousies". Il incrimine pêle-mêle les grandes équipes, les organisateurs, les sponsors, mais surtout la Fédération italienne de cyclisme : "Non seulement elle ne l'a pas défendu, mais elle l'a enfoncé", insiste-t-il, en rappelant les procédures judiciaires ouvertes par la suite contre "le pauvre Marco" par sept parquets d'Italie.

À huit ans de distance, Cesenatico est toujours persuadée que "tout le mal est venu de l'injustice de Madonna". Voilà pourquoi la famille et les amis, bravant l'interdit officiel, ont apposé sur la statue de la place Marconi cette plaque vengeresse : "À Marco Pantani, un grand champion victime de la justice italienne".

Dans la station désertée par les estivants, les feuilles mortes s'accumulent devant le kiosque à piadine - ces galettes dont on fait les casse-croûte - que tenait Tonina, la mère de Marco. Fermé pour la morte saison, le petit établissement a été racheté - fort cher, prétend la rumeur - par deux admiratrices du champion. Restera-t-il le lieu d'animation qu'il était au temps du grand Marco ? Le souvenir du pirate se perpétue désormais à l'autre bout de la ville, près de la gare, où la Fondation Marco-Pantani, voulue et financée par la famille, a ouvert l'Espace Marco-Pantani, un musée tout à la gloire du coureur.

"Cette année, nous avons enregistré 21 000 entrées payantes", se félicite-t-on à la caisse. De sa première bicyclette, piquetée de rouille, jusqu'à la "lettre testament" qu'il griffonna en écriture bâton sur son passeport dans la solitude de ses dernières heures, c'est toute la vie d'un Pantani superbe et fragile qui est exposée là. Des vidéos diffusent en boucle ses exploits montagnards. Les visiteurs noircissent les livres ouverts à leur intention de messages affectueux. Posters, maillots et bandanas-souvenirs sont en vente à la boutique.

Le rendez-vous le plus émouvant est au cimetière : chaque week-end, des dizaines de cyclistes amateurs y font étape. Leur vélo à la main, ils font crisser le gravier jusqu'au caveau familial, selon un itinéraire fléché par le gardien. "Des gens de tous âges venus de toutes parts communier dans le culte d'un champion plus accessible dans la mort qu'il ne l'était de son vivant", écrit Philippe Brunel.

Le mythe de l'Elefantino perdurera, mais déjà la flamme de la passion est rallumée dans cette région de grande culture cycliste. Cesenatico croit tenir son futur Pantani. Il s'appelle Elia Ceccarelli. Il a seize ans. "À l'époque de Marco, je le voyais passer devant mon garage sur son petit vélo, sourit Vittorio Savini. Il avait le bandana et tout l'attirail du pirate."


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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