31 octobre 2007
En 2008, le peloton devra présenter patte blanche. Le laboratoire dirigé par Martial Saugy a conçu la méthode. Avec ce passeport sanguin, les tricheurs ne pourront plus passer entre les mailles du filet.
Christian Brun
Pas de passeport (sanguin), plus de Tour de France ! Eclaboussé par les affaires, le cyclisme multiplie les initiatives et se montre précurseur en matière de dopage. Dernière innovation : l’instauration, pour une période probatoire d’un an, d’un passeport sanguin à dater du 1er janvier 2008. Etabli suite à une demi-douzaine de prélèvements, ledit passeport sera basé sur le suivi des paramètres sanguins de chaque coureur. Dans un deuxième temps, il s’étendra au profil stéroïdien ou hormonal (testostérone, hormones de croissance). On parlera alors de passeport biologique. Ces contrôles s’ajouteront aux 8000 effectués en course et à une batterie de 7000 tests inopinés. Le passeport sera délivré à quelque 600 coureurs. Le coût de l’opération (1,8 million d’euros) sera supporté par les équipes, les organisateurs et l’UCI.
Pas une révolution, une évolution
Le Laboratoire suisse d’analyse du dopage (LAD), à Epalinges, est le concepteur de la méthode statistique utilisée pour l’élaboration du passeport. « Cette mise en place n’est pas une révolution, au sens littéral du terme. Elle participe d’un processus évolutif », souligne le docteur Martial Saugy, directeur du LAD et conseiller en matière de lutte contre le dopage à l’UCI et auprès de l’AMA (Agence mondiale antidopage). Elle s’inscrit dans le prolongement du suivi longitudinal, amélioré et généralisé depuis dix ans (*). « En l’occurrence, nous appliquons au domaine sportif, des outils déjà utilisés notamment dans les sciences forensiques (ndlr: les principes scientifiques et les techniques appliquées à l’investigation criminelle). Le style d’approche s’apparente à celui adopté pour les recherches d’ADN. »
Démasquer les tricheurs
La comparaison d’une douzaine de paramètres sanguins favorisera le repérage des irrégularités synonymes de manipulations (prise de produits dopants, transfusion ou autotransfusion). Autrement dit, les tricheurs seront démasqués de manière indirecte. « Chaque individu a une empreinte biologique qui ne doit varier que dans une marge naturelle. Cette méthode montrera si certains paramètres sortent de cette marge. » De manière trop soudaine ou trop importante. C’est comme si on passait des radars – dont l’emplacement est souvent connu par les chauffards – à des mouchards placés sur le véhicule et qui mesureraient la vitesse en permanence.
Une avancée significative
« Le passeport permettra une totale transparence. (ndlr: l’AMA aura accès à la base d’informations hématologiques de l’UCI). Mais cela ne signifie pas, par exemple, que les valeurs de Fabian Cancellara seront publiées dans le journal », précise Martial Saugy. « Les dossiers médicaux des coureurs seront confidentiels. Un panel d’experts procédera aux évaluations sans connaître le nom de l’athlète concerné. Il livrera ses conclusions à l’AMA, organisme indépendant, et, évidemment à l’UCI. »
Agréé et validé la semaine passée à Paris, par tous les acteurs, au sens large, du cyclisme, par les scientifiques, par l’AMA, le passeport aura force de loi. « L’avancée est significative. Dans le sens où il n’est pas uniquement question de prévention de la santé des coureurs. Des sanctions lourdes pourront désormais être prononcées. Actuellement, les valeurs sanguines ne sont pas considérées comme suffisamment sûres pour être présentées comme des preuves de dopage. » En l’occurrence, la marge d’erreur étant infime (1 pour 100 000), il sera possible de conclure scientifiquement à un cas de dopage.
(*) C’est le LAD qui, en 1997, a permis à l’UCI d’introduire les tests sanguins dans les grandes épreuves cyclistes.
« Il n’y aura jamais de certitude à cent pour cent »
Censée assurer la traçabilité éthique des performances, cette mesure ne saurait pourtant garantir l’authenticité des exploits signés sur les routes de France, de Navarre et d’ailleurs. « Il n’y aura jamais de certitude à cent pour cent », corrobore Martial Saugy.
« Mais cette envie d’authenticité met la pression, les coureurs ne pourront plus jouer au chat et à la souris avec les contrôleurs, et contribuera à une prise de conscience du peloton. Les réactions formulées par la jeune génération suggèrent que le «pédale et tais-toi» appartient déjà au passé. Pour répondre aux interrogations de ces champions qui, parfois, gagnent beaucoup d’argent, il faut mettre sur pied un programme d’information, d’éducation et de sensibilisation avec le concours de spécialistes. En disant cela, je peux donner l’impression de donner dans le pathos. C’est pourtant essentiel. »
Pourquoi attendre et ne pas introduire en même temps le profil stéroïdien ou hormonal ? « D’un point de vue logistique, ce serait faisable mais il convient de tenir compte du degré d’acceptation des milieux concernés. Disons qu’on a donné le coup d’envoi et que la partie a commencé. »
Elle n’est pas gagnée. Comme pour tout bon tour qui se respecte, la lutte contre le dopage est une course par étapes, de longue haleine.
Cette nouvelle arme n’aurait pas permis de confondre Floyd Landis
Si le passeport sanguin avait été en vigueur, Floyd Landis, vainqueur déchu du Tour de France 2006, et Michael Rasmussen, contraint de plier bagages et de quitter la Grande Boucle 2007 avant terme avec le Maillot Jaune sur les épaules, auraient-ils passé entre les mailles du filet ?
Concernant l’Américain, Martial Saugy lève le doute : « Le passeport sanguin n’aurait pas permis de confondre Landis, convaincu de dopage à la testostérone. D’où la nécessité de recourir au profil stéroïdien et à un suivi biologique. » S’agissant du Danois, la réponse est plus nuancée : « Le passeport hématologique aurait très certainement mis en lumière un dysfonctionnement. » Notre interlocuteur emploie le conditionnel à dessein. « Avant le Tour, Rasmussen a manqué deux contrôles inopinés. Ce faisant, il a épuisé ses deux jokers mais n’a pas enfreint le règlement. Rasmussen n’a pas dû se retirer parce qu’il était dans l’illégalité mais en raison des pressions extérieures, induites pas les équipes, les médias, les organisateurs et le public. »
Ce rappel sous-tend que les mentalités évoluent. Martial Saugy abonde dans ce sens : « La pression est telle qu’on sent que c’est le bon moment pour sortir de la culture du dopage. Mais pour que le passeport soit efficace, il convient de resserrer les boulons, d’empêcher que les coureurs puissent se soustraire aux contrôles. Basée sur le bon sens, la tolérance en usage (le système Adams de l’AMA de localisation des coureurs autorise deux faux-bonds) permet de jouer avec le règlement. Or, en la matière, il ne doit pas y avoir de place pour une quelconque souplesse. Nous en appelons à la bonne volonté (n.d.l.r.: celle-là même qui n’a pas souvent régi les rapports entre l’AMA, l’UCI et les organisateurs…) des équipes et des coureurs. Il ne s’agit pas d’un vœu pieux mais d’une exigence qui sera stipulée noir sur blanc. »
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