No6, Octobre 2006

Seule épreuve de niveau Continental au Canada. le Tour de Beauce jouit d'une belle réputation sur le circuit UCI de l'AmericaTour. Belles étapes, bonne organisation et bon niveau, l'événement conserve chaque année sa cote malgré de grosses contraintes. Manque d'investissements privés et de culture cycliste à l'européenne, c'est un véritable challenge relevé chaque année avec succès par la direction de la course, à grands coups de volontés et passions. Quand on veut...
Pierre-Maxime Branche
Au Tour de Beauce, du 13 au 18 juin, les plus belles cuisses du monde s'en viennent ! » Voilà le slogan de l'événement cycliste internationale numéro 1 au Canada. Oui, au Canada. Oubliez la Beauce française, plaine limoneuse du Bassin parisien. Imaginez plutôt de grands espaces verdoyants, forestiers, au sud de Québec. Inutile par contre de chercher les Indiens... insulte suprême pour tout Canadien, Québécois en particulier et Beauceron en l'occurrence.
Cette année, la course par étapes fêtait sa 21e édition. « Entre 1985 et 1995, ce fut successivement une épreuve locale, puis les championnats canadiens féminins et amateurs, se rappelle Maurice Laurent, membre de l'organisation depuis 1994. En 96 elle devient le premier événement par étapes en Amérique du Nord, avec un peloton international et des équipes venues de toute l'Europe. »
À cette occasion, le Tour de Beauce accueille d'ailleurs son premier grand nom avec le Moldave Igor Bontchoukov, venu préparer les JO d'Atlanta. Depuis, l'épreuve fut sanctionnée 2.1 par l'Union Cycliste Internationale et est affiliée désormais à l'AmericaTour (2.2), le circuit américain de la réforme entreprise en 2005 par son ancien président, le Néerlandais Hein Verbrugghen, car elle répond aux critères d'engagement d'équipes, de coureurs et de prix (60 000 francs suisse).
« C'est une course équivalente à un Tour de Bretagne ou de Gironde (Ndlr : sanctionnées 2.2 également), précise Vincent Jourdain, entraîneur national du Canada. » N'allez surtout pas croire que les Beauce française et sa cousine se ressemblent. Au Québec et autour de Saint-Georges, le quartier général de l'événement, ce n'est que monts et merveilles. Une région très vallonée qui laisse peu de place à la tranquillité du cycliste. Du plaisir ? Très peu. « La Beauce est une course difficile où les coureurs sont toujours en travail d'intensité, en montée ou descente, ce qui limite excessivement les phases de repos, explique le DS de l'équipe de Nouvelle-Zélande, Jacques Landry. La preuve, depuis le début de saison 2006, mes gars ont leur plus grosse moyenne de wattage en Beauce avec 350 watts contre environ 250 en général. Pas mal d'équipes européennes se casseraient les dents ici. »

Sur les 138 coureurs (record de l'épreuve) et 22 équipes au départ, pas une seule nationalité française n'apparaît. « Le groupe Bretagne-Jean Floc'h et son manager Philippe Dalibart étaient motivés mais avec la perte de leur second sponsor en fin d'année, c'était devenu difficile, note Maurice Laurent. » Seul Dominique Rollin sous le maillot du Canada, l'un des meilleurs espoirs de la Belle Province, licencié au Vélo Club de Roubaix (DN1) officie comme liaison avec l'Hexagone. Mais le monde entier est bien représenté : Usa, Mexique, Colombie, Canada, Allemagne, Grande-Bretagne, Irlande, Allemagne, Pays-Bas, Australie, Nouvelle-Zélande et Japon. Des équipes nationales, Continental pro ou non, où la Navigators Insurance (Continental pro, USA) apparaissait largement favorite car... « Le peloton est de qualité mais en raison du GP Nature Valley qui se coure en même temps aux États-Unis, il nous manque les équipes de Dominique Perras (Kodakgallery.com-Sierra Nevada) et Gordon Fraser (Health Net pb Maxxis), avoue Yvan Waddel, ancien vainqueur de l'épreuve aujourd'hui au conseil d'administration. »
Il n'empêche, le Tour de Beauce demeure chaque année une épreuve de qualité. « On compare souvent la Beauce avec la Ligue américaine de hockey, explique Richard Poulain, journaliste sportif sur COOL-FM, la radio locale de Saint-Georges. Ce n'est pas la ligue majeure (NHL) mais c'est ici que l'on peut découvrir les champions de demain, ceux qui courront au niveau supérieur. » Et son palmarès en est la preuve. Jonathan Vaughters, Levi Leipheimer, Jan Hruska, Michael Rogers, Tyler Hamilton, ils sont nombreux à avoir connu les routes québécoises avant les sunlights européens.
Jeunes ou moins jeunes, le Tour de Beauce est essentiel au développement du cyclisme, comme le rappelle Denis Lévesque, le président du comité organisateur : « Nous sommes la seule course par étapes de ce niveau au Canada. Alors nous avons le devoir d'être avant tout une course de développement au niveau national plus que de prestige. C'est pour cela que dans le peloton figure nos équipes du Canada mais aussi du Québec. » Seul le Tour de l'Abitibi pourrait subir la comparaison, mais il apparaît au calendrier de la coupe du monde... junior. Après la ligue américaine, Marie-Ève Poirier, responsable promotion et communication, se lance dans une toute autre image : « Le Tour de Beauce, c'est le village gaullois face aux Romains !, lance-t-elle. Cela n'y paraît pas, mais réussir à faire partir la course chaque mois de juin est un véritable challenge. »
Et comme premier contingent romain à repousser : le budget. « Nous allons faire les comptes pour voir si l'on peut repartir l'année prochaine, avouait Denis Lévesque, fin juin dernier. » Réuni courant août, le conseil d'administration a finalement donné un avis favorable. Mission accomplie donc et budget bouclé pour une épreuve en déficit ces deux dernières années. « La situation et les perspectives sont difficiles car le budget de la course (Ndlr: 700 000 dollars canadiens, soit 550 000 euros) est comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Le développement de notre événement et du cyclisme en général passe par une meilleure implication du secteur privé, estime-t-il. » Même avec l'aide de Procycle, le premier importateur de cycle au Canada, basé à Saint-Georges et fidèle du rendez-vous, le Tour de Beauce attend l'appui inconditionnel d'un sponsor, ce qui, pour l'édition 2007, ne sera toujours pas le cas.

L'investissement de l'ACC (Association Cycliste Canadienne), de la FQSC (Fédération Québécoise des Sports Cyclistes) présente depuis la création de l'épreuve, qui apparaissent comme deux paliers de fonds et les subventions générales ne sont pas une garantie de confort financier. « Nous pourrions réduire la course à trois jours. Possible, si une vingtaine d'autres épreuves comme la nôtre existait mais nous sommes les seuls, rappelle Denis Lévesque. Nous pourrions aussi être sanctionnés 2.1 auprès de l'UCI au lieu de 2.2 actuellement, mais tout ça n'est encore qu'une question pécuniaire, avec 100 000 francs suisse de prix au lieu des 60 000 que nous offrons aujourd'hui. Enfin, nous avons été sollicité par le National Road Calendar (Ndlr: un circuit américain parallèle à celui de l'UCI). Cette intégration augmenterait le standing de la course, faciliterait la venue des équipes et la logistique car il y aurait plus d'événements autour, mais cette possibilité a été écartée. »
Côté villes, si une agglomération comme Montréal peut consacrer une enveloppe de 100 000 dollars canadiens pour une étape de la Coupe du monde féminine au Mont-Royal (27 mai dernier), Saint-Georges et les autres villes-étapes du Tour de Beauce ne peuvent consacrer qu'un maximum de 10 000 dollars. Une somme largement inférieure mais un véritable effort qu'il convient de récompenser, d'où l'organisation d'étapes urbaines et surtout de critériums (Ndlr : ne comptant pas pour le général car non reconnu par l'UCI), ces courses de deux heures sur circuit de moins de 2 km. « C'est le seul moyen de leur rendre un peu ce qu'ils nous donnent. Pour attirer, il faut créer une émulation. C'est avec ce genre d'étapes qu'elle peut naître auprès du public, d'autant plus qu'elles apparaissent dans notre culture nord-américaine, explique le président du comité organisateur. »
On touche alors au plus gros obstacle pour le cyclisme outre-Atlantique et plus exactement chez nos cousins : le manque de culture... cycliste. Un manque qui, en plus de l'immensité des terres et de la distance entre les villes, se ressent sur les bords de routes de Beauce et d'ailleurs. Ne cherchez pas le public, n'imaginez pas le nôtre en Belle Province. Pourtant,« le Québec a bien plus de culture vélo que le reste du Canada, précise Vincent Jourdain. » Mais « les gens sont proches des sportifs locaux, explique Simon Drouin, journaliste sportif au quotidien montréalais La Presse et envoyé spécial en Beauce depuis cinq ans. L’absence de Charles Dionne et Dominique Perras, les deux meilleurs québécois, est un coup dur. C'est à l'image de la Coupe du monde des femmes fin juin, où les absences de Lynn Besseth et Geneviève Jeanson ont créé bien moins d'excitation du côté de Montréal. » Il faut donc faire sortir les enfants des écoles au passage du grand cirque à deux roues pour tenter de toucher les jeunes populations et accrocher des vocations.
Pas facile non plus dans un pays où le climat n'est pas là pour faire les yeux doux à la Petite Reine, rappelle Vincent Jourdain : « Pourquoi a-t-on du mal à nous rendre aux Mondiaux ? Parce que la qualification a lieu aux points UCI par nation (Ndlr : en terminant 6ème par nation en 2005, 3 Canadiens ont pu défendre les couleurs de leur pays au Mondial de Madrid. Cette année, avec la 8ème place, seul Ryder Hesjedal se rendra à Salzbourg) et que la plupart des épreuves qualificatives a lieu en Amérique du Sud entre janvier et avril. Pour nous, être prêt à cette période vues les contraintes météorologiques est extrêmement difficile. Il faut alors s'expatrier pour les meilleurs ou axer les formations et les efforts avec "des stages équipe nationale" de plusieurs semaines en Europe. »
Tout cela pour un sport enclin à vivre de meilleurs jours. « Le vélo connaît un développement parallèle au soccer il y a 20 ans. Aujourd'hui, dans les associations, il y a plus de jeunes qui pratiquent le soccer que le hockey. C'est quand même prometteur, non ?, interroge Denis Lévesque. »
À force de volonté et de passion des deux personnes employées à temps plein, neuf bénévoles du comité organisateur et des cinq cents autres dispersés sur le bord des routes tout au long de la semaine, la course voit le jour chaque année. Un défi, comme ils disent. Tant de difficultés, mais au milieu roule la Beauce.
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