No6, Octobre 2006
Courir au Canada, c'est bien. Mais atteindre le professionnalisme pour un athlète de la feuille d'érable est bien plus compliqué. Peu de culture cycliste, calendrier raccourci pour cause de climat, pas facile pour ce peloton pourvu néanmoins de nombreux talents. La solution passe par l'expatriation. François Parisien (Tiaa-Cref) et Dominique Rollin (VC Roubaix) ont écumé nos routes pendant plusieurs saisons avant d'accéder au plus haut niveau et témoignent en faveur de leurs expériences de notre côté de l'Atlantique. Alors, le Vieux Continent, passage obligé ?
Pierre-Maxime Branche
« Sans mon expérience française, je ne courrais pas professionnel actuellement. »
À la question, "faut-il passer par l'Europe pour accéder au plus niveau ?", François Parisien, champion du Canada 2005 a un avis bien tranché. Le coureur de la formation professionnelle américaine Tiaa-Cref n'y va pas par quatre chemins : sans ses quatre saisons passées en France, il ne vivrait pas aujourd'hui de sa passion. Et ce n'est pas le champion du Canada 2006, Dominique Rollin, licencié au VC Roubaix de Cyril Guimard, qui le contredira. Les deux canadiens, et plus précisément québécois, sont deux des meilleurs ambassadeurs de la nouvelle génération. En plus d'avoir eu la chance d'effectuer leurs débuts sur route dans la région la plus européanisée de leur pays, ils s'accordent à mettre en valeur l'extrême importance d'une expérience sur le Vieux Continent dans leur carrière mais plus généralement dans celles de tous les coureurs canadiens. Pourquoi ? Pour la culture et la science de la course entre autres. Non pas que les entraîneurs nationaux canadiens souffrent d'un déficit de qualités technique et tactique en entraînement ou compétition, loin de là. Simplement, le vélo, c'est l'Europe, la France, l'Italie, la Belgique ou l'Espagne avant le reste du monde. Et les Canadiens, plus que les autres, doivent jouer avec les inconvénients de leur climat. « Difficile d'avoir une vraie saison de vélo comne en France. Chez nous, on court environ cinq mois, entre avril et début septembre, explique Dominique Rollin, et de continuer : on souffre également de la diversité. Le vélo n'est pas un sport ancré dans notre culture donc il y a peu de licenciés. Sur les compétitions, on retrouve toujours les mêmes. À force, on se connaît tous, on sait où untel risque d'attaquer et où untel sera en difficulté. Cela neutralise les courses et influe les résultats.

Pour les meilleurs d'entre eux, la solution passe par l'expatriation complète au sein d'un club ou par les « projets nationaux. » À 24 ans le mois prochain, Dominique Rollin coure sa première saison au sein du VC Roubaix (DN 1). Après avoir découvert le deux roues à 11 ans, il remporte la coupe Québec cadet et termine 4e du Tour de l'Abitibi (Can), une épreuve du calendrier de la Coupe du Monde junior. Des résultats qui tapent dans l'oeil de Jacques Landry, ancien coureur professionnel canadien et entraîneur national aujourd'hui investi avec la fédération Néo-Zélandaise, qui lui propose un projet national d'un mois en France du côté de Chantilly, avec comme principal objectif la préparation du mondial de Plouay. La fin de saison des meilleurs coureurs est organisée autour de ces fameux projets nationaux, sorte de préparation intensive en Europe entre un et trois mois avec comme point d'orgue le championnat du monde. En 2001, Dominique prend également part au « PN » de deux semaines et participe ainsi au Tour du Loir et Cher, alors épreuve de la coupe de France. Idem en 2002 et deux mois à parcourir l'Europe en voiture avant l'objectif. L'année suivante et le titre de champion du Canada espoir en poche, il suit les conseils de Jacques Landry et contacte l'UVC Troyes (DN 1). « Ce fut une année de transition, j'ai découvert ce qu'était une saison complète et j'ai beaucoup appris aux côtés de Guy Gallopin, tactiquement et techniquement. » Mais l'adaptation est ratée. 2004 au sein de l'Union Sportive Sainte-Austreberthe Pavilly Barentin (Normandie) est à oublier. Retour au Québec en 2005 et retour des résultats, il s'impose sur une étape du Tour de Beauce (AmericaTour), porte le maillot jaune et gagne la classique Montréal-Québec (252 km). Approché par quelques formations professionnelles américaines, Rollin signe... son retour dans l'Hexagone. « En fin de saison, Cyril Guimard m'a contacté pour me recruter. J'ai tout de suite accepté car c'est une équipe bien organisée qui m'offrait la possibilité d'apprendre encore et de participer à un large éventail de courses de haut niveau. J'avais besoin d'une année supplémentaire sur mon CV amateur avant de signer un premier contrat professionnel. »

Même son de cloche du côté de François Parisien. Le coureur de Repentigny obtient ses premières bonnes performances dans ses années junior, notamment au Tour de l'Abitibi. Il fait lui aussi parti du projet national 2000 dans la perspective du mondial de Plouay. Sur ses résultats, il passe au sein de l'équipe canadienne Volkswagen et participe au PN en Belgique qui le mène au départ des championnats du monde de Lisbonne 2001. « Pour l'expérience, car le niveau était bien trop élevé. » De l'expérience mais un gros coup au moral qui poussera Jacques Landry à proposer à son poulain de reprendre les bases. Direction la Bretagne et le VC Pontivy, un club qui évolue en national. « J'abandonnais toutes mes courses, nationales ou élites 2. L'année passe et j'effectue un très bon début de saison 2003, comme sur la Flèche d'Armor mais je suis victime de deux tendinites fin mai. » Blessé, François Parisien rentre au Québec, arrête le vélo mais est quand même invité au PN. Sachant que les mondiaux se déroulent quelques semaines plus tard au Canada (Hamilton), pas besoin de chercher plus loin la source de motivation pour repartir du bon pied. Retour en France en 2004 à l'US Montauban en DN1. Deuxième du championnat du Canada, il participe à 3 mois de PN pour Vérone (27e). Contacté par des formations pro américaines, François décide lui aussi de parfaire une année de plus son expérience et sa culture cycliste et atterrit au CR4C Roanne.« J'ai bien roulé toute la saison. Pas gagnant mais toujours placé, je suis devenu champion du Canada et du coup, j'étais au départ du mondial de Madrid avec Ryder Hesjedal (Phonak en 2005) et Dominique Perras (KodakGallery.com/Sierra Nevada). Quelques jours avant la course, 5 minutes au téléphone ont suffi pour régler mon contrat pro avec Tiaa-Cref (Continental pro, USA) de Jonathan Vaugthers (ancien coureur pro américain du CA et US Postal). »
Etait-ce alors le bon moment pour franchir le cap du professionnalisme ? « Oui, après quatre saisons en France, j'ai emmagasiné assez d'expérience et de culture pour réussir au plus haut niveau. Pour ceux qui veulent y arriver, difficile de passer à côté de l'Europe. C'est un peu comme au hockey. Les européens viennent faire leurs classes outre-atlantique, explique François Parisien. » « L'Europe, c'est la Mecque du cyclisme, ajoute Jacques Landry, responsable des espoirs de Nouvelle-Zélande, qui dispose d'une base européenne dans le sud de la France, tout comme Martin Barras, ancien coureur pro canadien, impliqué avec les espoirs d'Australie qui se rend à Varèse en Italie pour ses campagnes sur le Vieux Continent. Une sorte d'habitude et de nécessité pour de nombreuses équipes nationales. Ce qui les poussent à venir ? Un mélange de culture, d'expérience, de maturité. C'est en Europe qu'on apprend à sentir la course. Atteindre le plus haut niveau sans traverser l'Atlantique est dans l'absolu possible mais il peut alors manquer ce petit quelque chose qui permet de réussir. « C'est par exemple le cas de Charles Dionne, précise François Parisien. C'est un des meilleurs Québécois, vainqueur du GP de San Francisco devant un certain L.A., qui a fait toute sa carrière en Amérique du Nord avant de débarquer cette année sur le ProTour chez Saunier Duval-Prodir mais qui n'a pu s'intégrer et s'imposer comme il le voulait, en plus des quelques pépins physiques. À un degré moindre, c'est aussi le cas de Dominique Perras, nommé «athlète masculin le plus prometteur» par l'Association Cycliste Canadienne en 1999, coureur chez Phonak en 2000 et qui depuis six saisons roule sa bosse sur le circuit américain. C'est à l'inverse vrai pour les deux autres coureurs Canadiens du ProTour : Michael Barry (Discovery Channel) est passé par les rangs du Vélo Club d'Annemasse (1996) ; Ryder Hesjedal (Phonak) a quant à lui connu la Rabobank espoir (2002).
Cousins, cousines, vous êtes les bienvenus.
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