août 2004

Une femme de substances

Christiane Ayotte ne remet pas de médailles aux athlètes, mais elle peut les leur enlever. Portrait d’une femme qui aime ses Jeux propres.

Robert Frosi

Dans les locaux de Pointe-Claire de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), à l’ouest de l’île de Montréal, nulle trace d’une quelconque loupe ou d’une pipe encore fumante. Pourtant, l’un des plus fins limiers de l’antidopage mondial travaille dans ce laboratoire accrédité par le Comité international olympique, et où ont lieu les tests prévus par le programme antidopage du baseball majeur. Depuis plus de 20 ans, Christiane Ayotte traque les dopés du monde du sport tel un Sherlock Holmes des microscopes. Pour Vincent, son fils de 17 ans, et Alex, sa fille de 14 ans, elle est « celle qui se bat contre les méchants ».

Véritable capharnaüm, le bureau de cette femme parmi les plus craintes de la planète sport évoque un départ de marathon et ses 30 000 coureurs. Dans l’antichambre attendent un trio de Chinois, tout dépités parce que leur championne d’haltérophilie vient de tomber dans les mailles de la redoutable « détective ». D’un côté, des classeurs contiennent les dossiers des épinglés, les Johnson, Sotomayor, Mitchell… Sur les étagères, on retrouve, pêle-mêle, une vieille radio reçue en cadeau pour souligner le doctorat que Christiane Ayotte a obtenu en 1983, en chimie organique ; une plaque soulignant son titre de Scientifique de l’année 1999, décerné par Radio-Canada ; et même, ironie suprême, un trophée remis par une société de culturisme. « Je ferai le ménage bientôt, quand j’aurai le temps », me lance la chercheuse, sans vraiment y croire.

Christiane Ayotte vous parle de chimie fondamentale comme si vous étiez dans la cuisine de sœur Angèle, pédagogue au possible et passionnée comme pas deux, n’hésitant pas à s’arrêter et à revenir en arrière si elle vous sent perdu. Son rapport intime au monde des éprouvettes n’a rien d’étonnant : son père était un biochimiste émérite, la maison familiale, un véritable laboratoire. « On avait des microscopes partout, on faisait des expériences en famille, c’est pourquoi on est tous des scientifiques aujourd’hui. »

C’est toutefois un hasard qui l’a amenée à l’antidopage. L’INRS l’avait accueillie pour qu’elle fasse des recherches sur les polluants de l’environnement, puis on lui a demandé de réfléchir à des tests applicables au monde du sport. « C’était pour moi le même puzzle à reconstituer. » Le départ de la course de fond de Christiane Ayotte a vraiment été donné après les Jeux panaméricains de Caracas en 1983, véritable hécatombe pour les athlètes canadiens pris dans les mailles de l’antidopage. Les Américains, avertis de la mise sur pied des premiers contrôles, ont boycotté ces jeux.

« C’est à partir de ce scandale que le gouvernement canadien m’a demandé de mettre au point un test de dépistage en vue des Jeux olympiques de Los Angeles. Je me souviens même de mes deux premiers "positifs", qui ont permis d’évaluer la fiabilité de mes tests, deux haltérophiles, [Terry] Hadlow et [Luc] Chagnon. »

Ce succès scientifique a amené la chercheuse à faire un examen de conscience. « Après la joie de voir mon test dépasser le stade de l’expérimentation, j’ai fait un effroyable constat et je me suis exclamée : "Mais ce sont des athlètes, des jeunes, une carrière terminée !" Ce n’est pas que j’avais des regrets, que je remettais en question le fruit de mon travail, mais plutôt que je ne m’étais pas interrogée sur tout ce milieu. Je ne voulais pas me contenter de la réponse facile, [qui est] : "Ce sont des tricheurs, tant pis pour eux !" Je voulais plutôt me pencher sur tout cet environnement qui amène l’athlète à poser des gestes répréhensibles. »

Christiane Ayotte avoue d’ailleurs que « tous les dossiers des athlètes "positifs" que vous voyez derrière vous m’ont fait un mal profond, car ce ne sont pas les vrais responsables qui ont été nécessairement punis. Pourquoi est-ce toujours nos laboratoires qui trouvent des cas "positifs" ? Les labos russes, chinois, coréens… comment se fait-il qu’ils ne trouvent jamais rien ? »

La chercheuse allait lentement découvrir que des classes sociales existent dans le monde du sport et que le dopage reflète cet état de fait. Cela lui est apparu clairement à la veille des Jeux olympiques de Séoul, quand elle s’est retrouvée seule avec des haltérophiles québécois et que ceux-ci lui ont lancé ce cri du cœur : « Pourquoi est-ce toujours nous que vous attrapez ? Ben Johnson, lui, vous le laissez courir ! »

« Je me suis dit que, si Johnson se dopait, on finirait bien par le prendre. Mais ce que j’ai rapidement appris à déceler, c’est l’hypocrisie. Celle des fédérations, qui préparaient leurs athlètes, lors de camps d’entraînement, à passer au travers des tests. On les dopait et on leur faisait croire que les agents masquants allaient fonctionner lors des contrôles antidopage. Les pauvres ne se doutaient pas que les agents censés masquer la dope ne fonctionnaient pas et qu’ils allaient tomber. »

À Séoul, 62 heures après avoir pulvérisé le record du monde du 100 m, Ben Johnson était rattrapé par un adversaire implacable : son test d’urine. Christiane Ayotte se souvient parfaitement de cet événement, qui a marqué un virage dans la course contre le dopage : « C’était une véritable claque à la duperie, à tous ceux qui se croyaient invulnérables ! »

Une lutte de tous les instants commençait. Celle que certains sportifs ont déjà surnommée « la Lucky Luke de l’éprouvette » s’est trouvée projetée sur toutes les tribunes, dans toutes les arènes. « J’étais terrorisée par la responsabilité, mais en même temps c’était un terrain propice à ma personnalité de justicière, de rebelle. »

Christiane Ayotte confie une lassitude passagère, avoue se sentir parfois écartelée, entre Don Quichotte et Jeanne d’Arc, entre maîtresse d’école et petit curé. « C’est rare qu’une "prise" m’apporte beaucoup de plaisir, car c’est toujours trop de travail, trop d’énergie, trop de blessures. Ce qui me passionne avant tout, ce n’est pas d’attraper l’athlète fautif, c’est de voir ce que "la structure" va en faire, comment les fédérations vont réagir. Comprenez bien ceci : je ne suis pas l’ennemie de l’athlète, je suis sa partenaire. »

Aussi n’affiche-t-elle pas ses « prises » à un quelconque tableau de chasse. En fait, si elle devait épingler quelque chose au mur, ce serait ses illusions perdues, surtout quand elle voit le traitement qu’on inflige à certains athlètes. « Je trouve cela ahurissant, ce qu’on fait subir depuis plus de 15 ans aux athlètes. On se sert d’eux comme de véritables laboratoires ! » Sa plus grande crainte serait d’ailleurs que ses ados lui annoncent un jour vouloir devenir des sportifs de haut niveau. « Il faut apprendre aux enfants à vivre avec leurs limites, leurs succès mais aussi leurs défaites. »

Quand on lui demande si le découragement ne s’installe pas lorsqu’elle voit la recrudescence des affaires de dopage, si elle a déjà pensé abandonner, Mme Ayotte répond avec un large sourire : « Abandonner, j’y pense tous les vendredis soir, mais tout recommence toujours le lundi matin ! » Et l’avenir ? « Il faut continuer à faire pression, encourager les pays à interdire les trafics, reconnaître l’Agence mondiale antidopage comme un véritable outil de lutte et non comme l’instrument d’une bonne conscience pour les États. Il faut encourager les fédérations à briser l’omerta ; ça prend des sportifs courageux qui osent dire : "Non ! Plus jamais ça !" »

En sortant du bureau de Christiane Ayotte, je croise de nouveau les Chinois désespérés de tout à l’heure, et je comprends que ce n’est pas aujourd’hui que la chimiste pourra mettre de l’ordre dans ses piles de dossiers. Pour l’heure, il y a des Jeux à nettoyer…

TEST DE PERSONNALITÉS
Palmarès des plus importants coups de filet de Christiane Ayotte.

1993
Ben Johnson
Le sprinter déchu de Séoul revient à la compétition en salle à Montréal. Déclaré positif (stéroïdes anabolisants), Johnson est banni à vie de toute compétition.

1998
Randy Barnes
Champion olympique et recordman mondial du lancer du poids. Déjà positif en 1990, l’Américain est suspendu à vie pour usage de testostérone.

1998
Dennis Mitchell
Le sprinter américain, champion olympique du relais 4 x 100 m à Barcelone, tombe pour usage de stéroïdes anabolisants. Durant des mois, aux côtés des avocats de la fédération américaine d’athlétisme, il affronte Ayotte en cour. Cause perdue…

1999
Javier Sotomayor
Le champion du monde de saut en hauteur est déclaré positif aux Jeux panaméricains de Winnipeg (cocaïne). Son exclusion provoque un véritable incident diplomatique entre Ottawa et La Havane, le président Fidel Castro qualifiant même Christiane Ayotte d’agente de la CIA !

2002
Claudia Poll
La nageuse costaricaine, médaillée d’or aux Jeux olympiques d’Atlanta, est déclarée positive (anabolisants) et suspendue pour quatre ans. Sa « peine » a été commuée en mars dernier.

2004
Shang Shichun
Triple championne mondiale, l’haltérophile chinoise avait établi trois records du monde aux Mondiaux de Vancouver avant que son test révèle un usage d’anabolisants. Dépouillée de tous ses titres, elle ratera les Olympiques d’Athènes.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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