

«
Depuis cinquante ans, Simone et Giuseppe construisent des vélos. Lui, né Marinoni en Lombardie, a 84 ans bien sonné. Elle, née Contant en banlieue de Montréal, a quelques années de moins. Officiellement, tous les deux ne travaillent plus.
Combien de vélos ont-ils fabriqués ensemble ? Certainement plus de 40 000. « Tiens regarde, ça, c’est le dernier que je viens de faire », me dit Giuseppe, le visage fendu d’un sourire. Un cadre sur mesure, taillé dans l’acier. Une commande, au bénéfice d’un gars de Regina, je crois. Pendant ce temps, Simone m’a repeint un cadre, prenant l’affaire bien en main, sans hésiter, sitôt après que je me sois enquis de sa santé. Officiellement donc, ils ne travaillent plus… Du moins, plus comment avant.
« Moi, j’ai toujours travaillé. J’ai travaillé tout le temps », dit Simone. «Si tu arrêtes, tout s’arrête.» Et l’idée d’être arrêtée ne la travaille pas, même si sa santé est devenue un peu chancelante.
Ce matin-là, l’atelier était fermé. Ils m’ont ouvert. En fait, ils m’attendaient. Ils étaient tout sourire. Et moi aussi. Nous avons parlé. Tranquillement. Le vélo, souvent, est un formidable prétexte pour parler de tout, accoudé à un établi. Parler de tout, à commencer par parler de vélo, bien entendu. Ces mécaniques fines, animées par les bielles des jambes autant que par la passion du cœur, gardent jeunes. Nous avons donc parlé de vélos. De maintenant, d’avant, de champions, mais aussi des champignons que Giuseppe continuent de cueillir, aux deux extrémités de la belle saison.
Simone et lui m’avaient mis de côté mon vieux cadre flamand, un très grand cadre qu’ils m’ont restauré, rafistolé, puis peint en mauve. Non, ce n’est pas un Marinoni celui-là. Qu’importe. Nous sommes ici dans la grande famille universelle du vélo. « Les filets ont-ils été nettoyés Simone ? » Et les voilà, tous les deux, côte à côte, nez à nez, penchés sur ce cadre, chacun avec leurs outils, riant, s’amusant comme avant, comme toujours. Leurs mains peuvent faire ce travail les yeux fermés. Depuis si longtemps, elles savent donner de la chaleur à l’acier. Et l’acier poli, sous leurs mains cornées, montre qu’il a du cœur.
Le défi du travail manuel a toujours été pour eux une sorte de plaisir difficile à expliquer. L’idée de travailler ainsi tous les deux, tout le temps, leur allait comme un gant. Voilà tout. « Personne ne veut plus travailler comme ça », dit Simone. « Moi, c’est ce que j’ai fait toute ma vie. Je ne sais pas faire autre chose», répète-t-elle.
Giuseppe se demande, en aparté, s’il va tenter de nouveau, cet automne, de battre le record de l’heure dans sa catégorie d’âge. En 2017, sur la piste de bois du vélodrome de Toronto, il a battu le record dans la catégorie des 80-84 ans. Il a roulé 39,004 km en une heure. Essayez, pour voir, de parcourir cette distance en une heure. Essayez. L’année suivante, il a établi un record, toujours dans sa catégorie d’âge, pour la montée à pic du Mont Washington : 1h43 minutes. Pourquoi vouloir se dépasser ainsi ? « Par pur orgueil », dit-il avec un léger sourire.
Pour des êtres pareils, à cet âge, ce n’est plus exactement la course et le record qui importent. C’est plutôt la poursuite personnelle d’un rêve, d’une image de soi. Le sport s’illustre ainsi, grâce à quelqu’un comme lui, tel qu’il devrait toujours être : une aventure pour son compte personnel, une intensification de soi, une gageure contre soi-même, au nom de quelque chose qui nous dépasse et qui n’a d’importance que pour soi-même, dans l’instant. Peut-être que Simone et lui, au fond, ont envisagé le travail exactement de cette façon...
Avant d’être le fait d’un destin biologique, le vieillissement constitue surtout un destin social. «Je ne suis pas vieux sur un vélo», dit Giuseppe. Lorsqu’on lui demandait quel était, à son âge avancé, le secret de sa longévité, le premier ministre anglais Winston Churchill répondait, tout en tirant sur son gros cigare : « No sports ! » Le vélo est un autre genre de réponse mais c’est un même pied de nez au temps qui passe.
Le cœur de Giuseppe a manifesté quelques irrégularités ces mois derniers. Il a surveillé. Il souffre aussi, à l’occasion, d’une attaque de goutte. «J’ai le pied raide, aujourd’hui, mais tout va», assure-t-il. Il est bien tenté, en tout cas, de se relancer sur un vélodrome. Ce serait cette fois au nouveau vélodrome de Bromont, dans les Cantons de l’Est. À condition, bien entendu, que sa construction soit terminée à temps, comme prévu, c’est-à-dire pour l’automne. Il y a trente ans que les cyclistes, au Québec, attendent patiemment de pouvoir profiter d’un nouveau vélodrome couvert. Mais Marinoni, lui, prévient qu’il n’attendra pas plus que l’automne. « S’il n’est pas prêt, le vélodrome à Bromont, ben j’irai à celui de Toronto ! » Et voilà que Simone prévient qu’elle n’attendra pas non plus : « Tu peux continuer de jaser tant que tu veux de vélodrome, si tu veux, mais moi je dois aller à l’épicerie avant midi ! Alors je pars et je te laisse ici, si tu veux continuer de jaser. Fais comme tu veux! » J’adore cette femme, terre à terre, énergique, volontaire au possible. Je l’adore. Elle le sait. Je le lui ai dit. Je le lui redis ici, même si je me doute qu’elle ne me lira pas. Car elle a, bien entendu, tant d’autres choses à faire.
»
Jean-François Nadeau, 16 avril
COMMENTAIRES
«
Giussepe et Simone ce sont des gens chaleureux. Ils ont toujours fabriqué mes vélos depuis 1975. Merci pour le bon service et longue vie à eux.
»
Camil Thériault
Giuseppe, l’idole et le modèle de plusieurs générations de cyclistes. Giuseppe, le père de mon premier vrai vélo de route, un Piuma, mon préféré, mon plus confortable, sur lequel je m’entraîne encore aujourd’hui.
Simone qui a peint mon prénom sur le cadre de mon vélo. Reconnaissance éternelle.
Ces deux-là sont des géants de gentillesse »
Isabelle Richer
«
Isabelle, beaucoup de gens font peindre leur nom sur ces vélos. Je ne l’ai jamais fait. Mais sur celui que Simone vient de me peindre, sans doute pour la dernière fois, elle a fait quelque chose auquel je n’aurais pas pensé et qui m’a fait plaisir: elle a mis son nom à elle.
Jean-François Nadeau
Page mise en ligne par

Consultez notre ENCYCLOPÉDIE sportive
également susceptible de vous intéresser :

| nouvelles | achat & entretien | rouler au Québec | hors Québec | sécurité | course | cyclos | montagne | industrie | quoi d´autre ? |

.
.
.