septembre 2000

Christiane Ayotte, l'incorruptible

Pasionaria de la lutte antidopage, la chimiste montréalaise a déjà épinglé Ben Johnson et le sauteur cubain Javier Sotomayor

Annick Duchâtel

POINTE-CLAIRE, en banlieue de Montréal. Trois enfants longent les couloirs du Laboratoire de contrôle du dopage avec des ruses de Sioux, se faufilant sous les reproductions colorées qui représentent des athlètes en plein effort. A part cette maigre décoration, le labo, relégué au sous-sol de l'édifice de l'INRS-Institut Armand-Frappier-Santé humaine, frappe par son allure spartiate. Des assistants s'affairent dans les différentes salles, toutes portes closes.

« Alors, les enfants, journée pédagogique ? » Absorbés par leur jeu, les petits n'ont pas entendu venir Christiane Ayotte, la directrice, qui ajoute, en glissant la clé dans la serrure de son bureau : « Leur père est un de mes proches collaborateurs. Il a quatre enfants, dont des jumeaux ! »

La porte s'ouvre sur une étroite pièce tapissée de dossiers du sol au plafond. Aux murs, pas de chromatogrammes d'analyses d'urine, mais des dessins d'enfants. « Un jour, je ferai du classement. Mais, pour le moment, ce n'est pas la priorité », dit en souriant la mince jeune femme de 44 ans.

Une fois de plus, elle doit se rendre dans quelques jours à Lausanne, où un comité de l'Agence mondiale antidopage (AMA) la réclame. « J'ai toujours la hantise du vol raté, des valises perdues, du dossier égaré... » Une vie de globe-trotter qu'elle était bien loin de s'imaginer lorsqu'elle se penchait, enfant, sur les cornues et les éprouvettes de la maison familiale, à Laval.

La piqûre de la chimie
« Mon père était biochimiste. Chez nous, il y avait des microscopes, on faisait des expériences en famille. D'ailleurs, tous mes frères et sœurs ont embrassé des carrières scientifiques. »

Elève brillante, Christiane Ayotte entre au Collège de Bois-de-Boulogne à 15 ans, et à l'Université de Montréal à 17. « J'étais l'une des seules à devoir courir au registrariat pour qu'on signe ma carte d'autobus ! » La piqûre pour la chimie organique, elle l'aura grâce à des enseignants remarquables. « Il y a eu, entre autres, Roger Gauthier, à Bois-de-Boulogne, et Denis Gravel, à l'université. Ils débordaient d'enthousiasme. Pour eux, enseigner est une passion et non une corvée. »

En 1983, après avoir décroché son doctorat, elle entre à l'INRS-Santé pour y faire un stage postdoctoral de deux ans.

La même année se produit un événement qui marquera un tournant dans l'histoire canadienne de la lutte antidopage... et dans la carrière de Christiane Ayotte. Les Jeux panaméricains de Caracas, au Venezuela, sont assombris par un énorme scandale : une douzaine d'athlètes américains rebroussent chemin lorsqu'ils sont avertis que des contrôles seront effectués sur place. Le gouvernement canadien décide alors de mettre au point ses propres tests pour les Jeux de Los Angeles. « Je travaillais à l'époque sur des polluants de l'environnement. Le laboratoire de contrôle du dopage existait, mais il n'avait pas de fonction précise. On nous a demandé de travailler sur des outils de dépistage rigoureux, et je me suis tout de suite intéressée à la problématique scientifique, passionnante, un vrai casse-tête ! »

Elle constate, stupéfiée, l'incroyable prolifération des substances dopantes, le marché en plein essor des suppléments (créatine, Ma Huang, etc.), les produits excessivement dangereux comme l'hormone de croissance ou l'érythropoïétine (EPO) - une hormone naturellement synthétisée par les reins et le foie, mais qui peut avoir des effets dévastateurs quand elle est administrée sous forme artificielle pour augmenter la production de globules rouges et améliorer l'endurance.

En 1991, quand elle prend la direction du laboratoire, Christiane Ayotte découvre également l'hostilité d'une bonne partie du milieu sportif, le mutisme des médecins et des compagnies pharmaceutiques... « Ce que je ne prévoyais pas, c'est que j'allais être à ce point exposée sur la place publique. Rien ne m'y préparait. On m'aurait dit au début de ma carrière que j'allais être sans arrêt entre deux avions, toujours les deux pieds dans le feu, aux prises avec des avocats et des contre-experts agressifs, j'aurais été terrorisée ! »

Coups bas et attaques personnelles
Quand on dirige le laboratoire qui a épinglé des stars comme le canadien Ben Johnson (pour ses deuxième et troisième infractions), le sauteur cubain Javier Sotomayor et le sprinter américain Dennis Mitchell, comment envisage-t-on les Jeux de Sydney, qui promettent d'être les plus propres de l'histoire de l'olympisme ? La fougueuse chimiste lève les yeux au ciel : « Nous sommes habitués à ce genre de surenchère verbale. Salt Lake City, où auront lieu les Olympiques d'hiver de 2002, nous promet d'ores et déjà des jeux propres... »

Elle avoue cependant que beaucoup d'efforts ont été faits. « Enfin, ça bouge au niveau international ! » Créée en novembre 1999 après un an de tâtonnements, l'Agence mondiale antidopage commence à s'organiser. A Sydney, les moyens mis en œuvre pendant les compétitions seront imposants. « La grande première, c'est que 2500 athlètes seront soumis à des contrôles inopinés supervisés par l'AMA, avant et même après les jeux. Notre laboratoire, le seul au Canada qui soit accrédité par le Comité international olympique, s'occupera d'une partie de ces tests. »

La réputation pure et dure que le laboratoire de Pointe-Claire s'est bâtie au fil des ans ne tient pas seulement à la retentissante affaire Ben Johnson, à Séoul en 1988, mais également à la personnalité de sa directrice, que certains ont surnommée «le p'tit curé» avec un brin d'agacement. Le combat contre le dopage, qui ébranle un empire où des sommes considérables sont en jeu, exige des nerfs solides. Les adversaires de Christiane Ayotte ne lui ont jamais épargné les coups bas et les attaques personnelles.

« Lorsque Sotomayor et d'autres athlètes cubains ont été dépistés par notre laboratoire aux Jeux panaméricains de Winnipeg, l'an dernier, on nous a soupçonnés d'avoir été soudoyés. » Et Fidel Castro lui-même a mis en doute les compétences du labo, réaction que Christiane Ayotte peut comprendre de la part d'un pays communiste. Mais, dans les mêmes circonstances, certaines fédérations sportives nationales n'ont guère mieux réagi. « On m'a offert de l'argent pour que je ferme les yeux sur les infractions. Devant les tribunaux, j'ai eu droit à des interrogatoires aussi serrés que si j'étais une criminelle. On nous a traités d'incompétents. Et, pour finir, il y a eu des menaces. On m'a juré de tout mettre en œuvre pour faire fermer le labo. Ça donne des sueurs froides quand on a les salaires de 12 personnes à défendre... »

Le goût de la pureté
Lorsqu'elle a décidé de brandir l'étendard de la lutte antidopage, Christiane Ayotte a dû faire un choix déchirant pour sa vie personnelle. « J'ai un garçon, Vincent, 13 ans, et une fille, Alex, 11 ans. Cela m'ennuie beaucoup de les laisser si souvent. »

Elever des enfants tout en menant une carrière aussi exigeante est un enfer sur le plan de l'organisation matérielle. « Heureusement, j'ai l'aide de ma famille et d'une adorable dame qui est une vraie grand-mère pour mes enfants. D'un autre côté, sur le plan personnel, j'en retire beaucoup de satisfaction. A force d'éteindre des feux, j'ai pris confiance en moi. Nous n'avons perdu aucune cause devant les tribunaux. »

Ce goût de la pureté et de l'intégrité - des mots qui reviennent sans cesse sur ses lèvres - ne lui est pas venu du jour au lendemain. « J'ai bien peur en effet d'avoir toujours été ainsi ! A l'école, j'ai été témoin de petites fraudes, comme tout le monde. Mais, plus que les tricheurs qui s'assument comme tels, ce qui me scandalise, ce sont les gens pourris qui se font passer pour purs. »

Pourtant, quand le premier test positif lui est littéralement apparu au bout des doigts, sa réaction n'a pas été sans mélange. « Je me suis dit : Holà ! Tu te transformes en policière ! » Ce qui l'a poussée à continuer, ce sont les encouragements qu'elle a trouvés parmi une certaine catégorie d'athlètes et d'entraîneurs, ceux qui veulent que le sport reste propre. « Ils ne sont pas légion à s'être manifestés, mais il y en a ! Et, sans le soutien de mon équipe, des gens d'une totale intégrité, je n'aurais pas tenu le coup. C'est leur combat, pas seulement celui de Christiane Ayotte ! »

Au-delà de l'attention médiatique dont la chimiste est l'objet, il y a l'opinion publique qui exige des héros, qui carbure à la performance et contribue ainsi à la surenchère du dopage. « Des héros, le public en a toujours réclamé, objecte-t-elle. On revendique le droit à l'excellence et à la performance. Pourtant, il ne peut y avoir des légions de héros. L'ennui, aujourd'hui, c'est que tout le monde veut sortir de l'ordinaire. Quitte à mettre sa vie en danger avec des cocktails de produits dopants administrés sans états d'âme par les gourous de l'entraînement... »

La fréquentation des coulisses peu reluisantes du sport amènera-t-elle Christiane Ayotte à regarder d'un œil désabusé les performances des athlètes à Sydney ?

« Je ne suis plus capable de regarder certains sports à la télévision ! » confie-t-elle.

Mais elle continue à adorer le tennis, qu'elle pratique avec son fils. « Jamais je n'ai songé à égaler ni même à approcher les performances des sportifs de haut niveau, mais je me considère un peu comme une athlète qui a un défi important à relever. Il y a des risques à sortir la tête sans arrêt comme je le fais. On peut à tout moment être entarté ! »

Elle dit cela en riant : c'est sans doute le moindre danger qui la guette. Mais les amateurs de sport authentique peuvent être sûrs d'une chose : le seul dopant qui permet à cette coureuse de fond de poursuivre une lutte inégale, c'est sa passion pour la vérité.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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