septembre 2000


photo : Steve Deschênes

Vite sur ses pédales

Venue au vélo par hasard, Lyne Bessette est rapidement devenue une des meilleures de sa discipline. Et un des plus beaux espoirs de médaille du Canada à Sydney.

par Simon Kretz

Nous sommes le 16 juillet 2000, au matin de l'épreuve cycliste du Championnat canadien sur route, à Peterborough, en banlieue de Toronto. Il est 9 h. Une pluie fine tombe sur la cinquantaine de coureuses qui prennent place sur la ligne de départ. Le temps est maussade et il n'y a pas de vent, comme en témoigne la longue banderole de l'événement suspendue à 15 m au-dessus de leurs casques.

Sous l'un de ces casques, la coureuse au dossard 353 est songeuse et cache mal sa nervosité. Lyne Bessette (voir «Ça roule pour B-7», 1er mai 2000) a beau avoir fait découvrir le cyclisme féminin aux Québécois en remportant le Tour de l'Aude, en mai 1999, la longiligne fille de 1,77 m a du pain sur la planche. Après avoir parcouru 121 km, soit la coureuse de 25 ans, euphorique, se verra remettre un billet pour les Jeux olympiques, soit elle laissera l'avion décoller sans elle. Et attendra encore quatre ans pour espérer monter à bord. Le départ est donné. Vue de la fourgonnette de presse qui précède le peloton multicolore, la grande Lyne Bessette domine du regard ses compagnes de route. L'équipe féminine qui ira en Australie ne compte que trois places. Le rêve olympique est à la portée de Lyne, mais aussi de quatre autres coureuses déjà présélectionnées grâce à leurs performances dans des compétitions internationales au cours des 12 derniers mois - une exigence de l'Association cycliste canadienne. À sa gauche, Geneviève Jeanson. Devant, Annie Gariépy, Clara Hughes et Anne Samplonius. Dans trois heures, tout sera fini. Dans trois heures, on pourra écrire un nouveau chapitre d'une carrière sportive aussi remarquable qu'inusitée.

Nous sommes à mi-course. La pluie a cessé. De timides rayons de soleil ont séché la route, mais le rythme des coureuses est si lent qu'on se demande si elles ne vont pas s'arrêter pour prendre un café. Jouant au chat et à la souris, les cinq candidates décident de laisser s'échapper le peloton de tête. Elles régleront leurs comptes au sprint, entre grandes filles. Ce qui ne semble pas contrarier Lyne. Décontractée, confiante, elle se permet même de s'esclaffer à la sortie d'un virage. «Lyne est dans une forme superbe», commente Kris Westwood, l'ancien coureur de niveau national qui conduit la fourgonnette. «As-tu vu comme tout semble facile pour elle ?» Les apparences peuvent être trompeuses. Trois jours plus tôt, lors du contre-la-montre individuel, Lyne Bessette a connu un départ canon. Départ qui lui a coûté cher. «Elle est partie comme si c'était un 200 m, alors qu'il s'agissait d'un marathon», dit son entraîneur, Éric Van Den Eynde, qui est aussi entraîneur-chef de l'équipe canadienne de cyclisme. «Son inexpérience la rattrape parfois. Elle a encore des choses à apprendre. Six ans de vélo, c'est peu.»

Au cours des deux dernières saisons, Lyne Bessette a pu compter sur l'expérience de Clara Hughes, double médaillée de bronze (sur route et au contre-la-montre) à Atlanta, en 1996. La sympathique et coriace Manitobaine est sa coéquipière au sein de l'équipe professionnelle Saturn. Elle ne cache pas son admiration : «Lyne est devenue rapidement une formidable équipière. Elle s'adapte de mieux en mieux aux différentes situations. Il lui arrive même de me rappeler à l'ordre si je fais preuve d'impatience sur un parcours. Elle a "fait ses devoirs".»

La dernière année a été dure pour Lyne Bessette. Après sa victoire éclatante au Tour de l'Aude 1999, elle est tombée à plat lors de la même course tenue cette année. «Je sais maintenant que j'ai peut-être décroché trop vite. J'avais un titre à défendre. Pour la première fois, peut-être, je m'étais mis trop de pression sur les épaules.»

Et comme si le poids sur les épaules d'une nouvelle championne n'était pas déjà assez lourd, voilà qu'une compatriote de sept ans sa cadette, Geneviève Jeanson, faisait des ravages au début de l'année, alors que Lyne Bessette échouait dans la défense de son titre au Tour de l'Aude. Elles sont désormais deux Québécoises sous les feux de la rampe, ce qui semble indisposer l'entraîneur de Lyne Bessette. «Depuis un an, son plus grand stress, c'est de subir les comparaisons», dit Éric Van Den Eynde, non sans un brin d'amertume. «Comme si les succès de l'une dévaluaient ceux de l'autre. Et puisque Geneviève Jeanson est beaucoup plus jeune, les gens ont tendance à la favoriser.»

Bref, cela revient à dire : « Lyne Bessette est bonne. Mais regardez donc Geneviève Jeanson. Elle n'a pas encore 20 ans et elle la talonne.» «C'est très injuste pour Lyne, dit Van Den Eynde. Une situation qui peut détruire un athlète. On la critique parce qu'elle ne gagne pas. Et cela lui pèse.»

La principale intéressée, elle, jure qu'il n'en est rien. «Je ne me laisse pas abattre par les résultats des autres. Je sais ce dont je suis capable.» S'agit-il du bluff d'une joueuse de cartes qui sait bien cacher son jeu, ou de la sagesse d'une philosophe qui s'ignore ? Difficile à dire. Mais Lyne Bessette est catégorique : «Je suis de nature très individualiste. J'aime faire mes petites affaires. Mais cette année, j'ai appris à accepter de ne pas toujours être le point de mire. Je sais mieux que jamais comment courir en équipe.»

Le cyclisme est effectivement un sport d'équipe, où les alliances entre coureurs se font et se défont comme des cessez-le-feu en période de guerre. C'est une réalité du sport qui échappe parfois aux Québécois. Lorsqu'un cycliste remporte une course, c'est généralement grâce au travail de ses coéquipiers, qui le «portent dans leurs roues» tour à tour. Par exemple, si un coureur réussit à s'échapper, un équipier en pleine possession de ses moyens décidera parfois de retenir sa fougue, de peur d'entraîner à sa suite des cyclistes adverses susceptibles de doubler le premier. Lyne Bessette continue d'apprendre à être celle qui reste derrière. «C'est parfois difficile à accepter, mais se sacrifier au profit d'une équipière fait partie du jeu, du métier.»

La course est terminée. Il est 13 h 34, et le soleil brille. Une bonne centaine de spectateurs se sont joints aux quelques amis et curieux du matin. Accoudée sur la portière ouverte d'une voiture, Lyne Bessette arbore un large sourire. Clara Hughes est au volant et s'apprête à retourner à l'hôtel. Avant de mettre la clef dans le démarreur, la rouquine porte ses deux mains fermées devant elle en pointant les pouces vers le haut, en guise de félicitations. Lyne Bessette s'en va à Sydney. Clara Hughes aussi. Et Geneviève Jeanson. Mission accomplie.

À Sydney le 30 septembre au matin, les trois cyclistes ne seront pas les favorites dans l'épreuve sur route. Mais les experts s'accordent pour dire que le trio canadien est solide. Et le duo québécois, plus solidaire qu'on l'aurait soupçonné quelques heures plus tôt. Tout près de l'arrivée, en apercevant Geneviève Jeanson la doubler lors du sprint décisif, Lyne Bessette a lancé un retentissant «Go, Geneviève, go !»

Des mots dont on entend encore l'écho. «Ses paroles m'ont ravie», dit Geneviève Jeanson, sans doute soulagée de voir désamorcée une rivalité parfois malsaine. «Qu'elle perde ou quelle gagne, Lyne a de la classe», confirme Clara Hughes. Mais il y a plus. « Depuis longtemps, je rêve d'aller aux Jeux olympiques. C'est un cliché, mais il s'agit vraiment d'un rêve de petite fille.»

C'est peut-être là un des secrets d'une vie heureuse : réaliser ses rêves à 25 ans.


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Guy Maguire, webmestre, info@veloptimum.net
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