1er mai 2000

«B-7». Pour les badauds, les graffitis peints au printemps 1999 sur la chaussée de la voie Camillien-Houde, qui mène au sommet du mont Royal, avaient sans doute des échos de bingo. Pour les amateurs venus applaudir les cyclistes inscrits à cette épreuve de la Coupe du monde, il s'agissait d'un code : B-7 pour Bessette. Lyne Bessette. Une façon d'encourager la cycliste de 25 ans, qui veut devenir la première Québécoise dans cette discipline à monter sur le podium olympique.
En moins de quatre ans, Lyne Bessette, de Knowlton, est sortie de l'anonymat pour se classer parmi les meilleures femmes cyclistes du monde. Elle qui, avant ses 20 ans, n'avait jamais fait plus de 40 km à bicyclette !
Durant toute son adolescence, Lyne Bessette s'est consacrée à la course à pied, sans toutefois parvenir à rayonner sur la scène internationale. Déçue, blessée au psoas, elle lâche tout en 1995. Et s'ennuie. Pour chasser la déprime, son amoureux de l'époque lui suggère alors d'enfourcher sa bécane.
Elle vient de trouver sa vole.
La jeune femme ne mettra que trois ans à décrocher la médaille d'or de l'épreuve sur route aux Jeux du Commonwealth, en 1998. La saison dernière, elle a terminé 10e au classement général de l'Union cycliste internationale, mais première Nord-Américaine. Elle a remporté, entre autres, la Redlands Bicycle Classic, en Califomie, et a terminé deuxième à Montréal. Sa victoire au prestigieux Tour de l'Aude en fera le point de mire des médias. Cette épreuve, troisième du genre en importance au monde, est divisée en étapes, comme le Tour de France. Aussi les cyclistes doivent-ils foncer pendant plus de 100 km, en dépit de l'intense chaleur et des muscles en révolte, puis recommencer le lendemain... pendant 10 jours et 970 km ! Pour accepter pareille torture, il faut aimer le sport. Ou la victoire.
Lyne Bessette jure qu'elle aime le vélo : «Si j'obtiens de bons résultats, tant mieux. Le jour où ça ne me tentera plus de rouler, ce sera fi-ni.» Mais elle ajoute : «J'aime être la première, la meilleure. Depuis que je suis toute petite, je rêve d'aller aux Jeux olympiques.»
En cyclisme professionnel, l'anglais domine. Une langue que la jeune femme de l'Estrie maîtrise, mais dont l'usage semble encore la gêner. Aussi ne parle-t-elle pas beaucoup. Ce que ses adversaires prennent parfois pour de la froideur. «Son pouvoir de concentration est tel qu'elle en oublie parfois la présence des autres. Certains la trouvent égocentriques», dit René Wenzel, directeur de la Saturn Cycling Team, l'équipe professionnelle américaine dont fait partie Lyne Bessette depuis 1998.
Ceux qui vont au-delà de leur première impression jurent que le jeu en vaut la chandelle... mais qu'effort il y a : la jeune femme est secrète, difficile à cerner. «À sa façon, elle est très drôle », dit Emily Robbins, sa coéquipière dans l'équipe Saturn. Maintenant qu'elles se sont apprivoisées, celle-ci la considère comme sa meilleure amie dans le peloton. Ses adversaires, elles, trouvent Lyne Bessette impitoyable en course.
«Quand je ne participe pas à une compétition, je suis une personne. Mais quand je suis sur mon vélo, je suis une battante.» La voix enfantine cache, semble-t-il, un tempérament de baroudeuse...
Avec ses mèches blondes teintes et ses jambes quasi interminables - elle fait 1,77 ni et pèse 59 kilos -, elle aurait pu être mannequin. Mais ce métier ne l'intéresse pas : elle se dit trop terre-à-terre. Elle joue la carte de l'assurance, mais le doute sape parfois sa confiance. Or, l'athlète en elle sait que le doute peut être dangereux. «Il y a un ou deux ans, Lyne faisait du vélo et n'avait que du plaisir, dit son entraîneur, Éric Van den Eynde. Cette année, elle a connu la victoire. Et donc appris la peur de perdre. Car vaincre crée des attentes. Quand tu as peur de perdre, c'est plus difficile de gagner.»
Peut-être est-ce le doute qui a privé Lyne Bessette de quelques victoires, à la fin de la saison dernière. En octobre 1999, en Italie, elle s'est classée 13e aux Championnats du monde. Et en août, au Tour de Killington, dans le Vermont, elle a terminé derrière une autre étoile montante québécoise, Geneviève Jeanson, 18 ans. Le résultat de cette course l'aurait ébranlée, selon ses proches. Tout comme la fatigue causée par une saison professionnelle hyperchargée.
Chez Lyne Bessette, le besoin de se dépasser n'est pas nouveau. «Dans tous les gangs, il y a un chef ; elle en était un», dit Rachel Lauzière, une amie d'enfance. Leader, certes, rappellent ses anciens professeurs, mais pas autoritaire. Elle-même dit devoir sa force de caractère à ses parents, Alfred et Johanne, qui les ont encouragés, elle et son frère cadet - Éric, 23 ans, qui travaille avec papa dans l'entreprise familiale de chauffage -, à foncer mais sans jamais pousser. Les sports ont toujours fait partie du quotidien de la famille : chasse, pêche, raquette, ski de fond, etc. Dès l'âge de neuf ans, Lyne s'intéresse à l'athlétisme, au 800 mètres surtout. Elle participe à plusieurs championnats provinciaux, mais à 16 ans, elle atteint sa limite. «Je me suis rendu compte que je ne réaliserais jamais mon rêve [d'aller aux Jeux olympiques]: je n'étais pas assez bonne. Je pleurais après toutes mes courses.» À sa première année à l'Université de Sherbrooke - elle veut alors enseigner les maths au secondaire -, elle décroche à la fois des études et du sport. Et là commence sa traversée du désert, dont elle sortira à coups de pédales.
Avec le vélo d'une connaissance, le maillot de son chum et le cuissard de sa mère, elle termine septième à l'épreuve sur route et troisième au contre-la-montre lors du Championnat provincial de cyclisme de 1996. Éric Van den Eynde, alors entraîneur de l'équipe du Québec, la repère.
Soucieux de ne pas lui faire répéter la même erreur qu'en athlétisme, il lui propose une initiation en douceur. «Elle était surdouée en course à pied, mais on lui a donné le programme d'entraînement d'un athlète beaucoup plus vieux, dit-il. Elle avait besoin de plus de liberté. Je ne fais pas partie des entraîneurs dictateurs.» Depuis, la montée de Lyne Bessette a été fulgurante. Trop, peut-être ?
«Elle est devenue si bonne si rapidement, qu'elle n'a pas bénéficié de plusieurs années d'apprentissage», dit René Wenzel. Geneviève Jeanson, en comparaison, a déjà sept ans d'expérience. Lyne Bessette reconnaît que son arrivée tardive au cyclisme lui fait souvent commettre des erreurs tactiques. «Je ne suis pas rusée comme un renard. Je vais trop m'exposer, trop montrer que je suis en forme. Ça permet aux autres filles de profiter de moi.»
Lyne Bessette a commencé la saison 2000 avec brio au début de mars en obtenant la deuxième place, derrière l'Américaine Alison Dunlap, au prestigieux Redlands Bicycle Classic, en Californie, considéré comme la deuxième course d'étape féminine en importance en Amérique du Nord. Bien qu'elle ait gagné cette course en 1999, sa performance cette année démontre que Lyne Bessette se positionne facilement parmi les meilleurs cyclistes du monde, à quelques mois des Jeux de Sydney, et qu'une place au sein de l'équipe canadienne lui semble maintenant acquise. Ses fans québécois auront l'occasion de l'encourager de nouveau lors de la Coupe mondiale 2000, qui aura lieu à Montréal à la fin du mois de mai, tout juste après qu'elle aura défendu son titre de championne au Tour de l'Aude, en France.
Geneviève Jeanson a pour sa part continué d'étonner le monde cycliste au début de mars avec sa victoire au Tour de Snowy, en Australie, où elle a gagné devant les championnes locales Tracy Gaudry et Anna Wilson. Cette dernière a toutefois pris sa revanche quelques jours plus tard en remportant une course de la Coupe mondiale en Australie, Geneviève Jeanson devant se contenter de la 37e position.
Son rêve enfin à portée de main, jusqu'où Lyne Bessette ira-t-elle pour le réaliser ? Alors que peu de cyclistes de niveau mondial carburent "à l'eau claire", elle insiste : «Si je gagne aux Jeux olympiques, je veux être fière de l'avoir fait en buvant le l'eau et en mangeant des bananes. Et si je finis sixième, je saurai que c'est ce que je vaux.»
Sur la voie Camillien-Houde, en ce printemps naissant, les «B-7» de l'an dernier sont à peine lisibles. Mais tous les espoirs sont permis.
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