13 mars 19688
Note du webmestre :
On ne sait pas pourquoi mais le Nouvel Observateur vient de rendre disponible sur son site Internet cet article daté du 13 mars 1968.
Au cas où vous l'auriez manqué à l'époque... eh bien le voici !
François Caviglioli
À Grenoble, un chroniqueur sportif s'approche d'Isabelle Mir, ce petit gavroche à bouille ronde : « Mirabelle, sauve-moi. J'ai besoin d'une déclaration de toi. Je n'ai rien aujourd'hui. » Isabelle lui répond, en riant de toutes ses fossettes, de toutes ses taches de rousseur : « Combien tu me donnes ? » C'est l'affaire Killy.
À Leningrad, Wladimir Kuts, ancien coureur de fond, gagne sa vie comme agent de maîtrise. Il est bien rémunéré. Les années qu'il a consacrées au sport, il les a passées dans une école spéciale où on a préparé son reclassement, où il a franchi, tout en menant sa carrière de champion de nombreux échelons dans la hiérarchie sociale. C'est encore l'affaire Killy.
À Paris, le colonel Crespin fait antichambre à l'Hôtel Matignon. Le Premier ministre est agacé par la menace de disqualification qui pèse sur Jean-Claude Killy. Il y va de la réputation de la Légion d'honneur. Le colonel Crespin est inquiet : il vient de racheter pour trois millions d'anciens francs le contrat passé avant l'ouverture des Jeux Olympiques, par Jean-Claude Killy, avec un fabricant de bâtons de ski italien. Ces trois millions posent un problème moral, et aussi un problème de comptabilité. Deux autres aspects de l'affaire Killy.
À coups de polochon
En 1924 - date de la naissance de la Fédération internationale de ski - les nations Scandinaves s'opposèrent à la création des Jeux Olympiques d'hiver, en soutenant que l'amateurisme était incompatible avec les exigences du ski. C'était, déjà, l'affaire Killy.
L'affaire est faite de tout cela : de la surenchère de l'information et des tentations trop fortes proposées à des gamins et à des gamines dont la maturité intellectuelle et morale a été retardée par la «claustration sportive»; de l'indifférence des dirigeants sportifs pour l'avenir social des jeunes athlètes qu'ils retirent, pendant plusieurs années, de la vie normale et dont ils prolongent l'enfance; des imbrications politiques et économiques des grandes épreuves; des contradictions de l'amateurisme qui sont plus sensibles dans le ski qui est un sport coûteux : « Qu'est-ce que vous me chantez là, a répondu M. Avery Brundage, président du Comité olympique international, à un entraîneur qui essayait de fléchir son intransigeance. Moi, je suis trop vieux pour tout ça. »
Les champions, eux, sont jeunes. Plus que jeunes, enfantins. À Bachat-Bouloud, le village des «Alpins», ils se faisaient des farces, ils se cachaient leurs «affaires», ils se battaient à coups de polochon. Honoré Bonnet ne parle de son équipe qu'en disant : les petits, les gosses. Il a besoin de leur naïveté, il l'avoue avec franchise : « Un bon champion doit être un enfant docile. Il faut pouvoir l'engueuler, le transformer, l'amuser aussi. On ne peut pas engueuler un adulte et le faire rire cinq minutes après. » Les champions vivent ensemble, voyagent ensemble, ils s'adorent, se détestent, se brouillent, se réconcilient. Ce sont des internes itinérants. L'affaire Killy, c'est d'abord une histoire de gosse.
« J'ai ma Porsche »
Jean-Claude Killy, dans un bar de Chamrousse, a un jour tapé sur l'épaule d'un journaliste sportif en lui disant : « Ca y est, mon vieux, j'ai ma Porsche. » Et il lui aurait raconté comment Paris-Match lui aurait offert cette voiture, ce jouet, contre l'exclusivité du reportage photographique. Sans cette étourderie, il n'y aurait pas d'affaire Killy. Un peu plus tard, Jean-Claude a rencontré Isabelle et lui a lancé : « J'ai ma Porsche. C'est pas à toi que ça arriverait, eh, cloche ! » Alors, chaque fois que la petite Isabelle croisait un journaliste, elle lui demandait « Combien ? » En rigolant, sans trop y croire, et parce qu'elle se sentait quand même un peu vexée.
Le milieu sportif est un petit village, et l'histoire de la Porsche a fait l'objet de nombreuses plaisanteries : « Si t'as pas une Ferrari, tu peux aller te rhabiller », etc. Vraie ou fausse - le père de Killy affirme que c'est lui qui a payé la Porsche - cette affaire s'est déroulée dans la bonne humeur, dans l'innocence.
Du moins du côté des champions, parce que les correspondants des grandes chaînes de télévision étaient beaucoup moins innocents, eux. Pour chaque «show», la chaîne ABC offrait 2 000 F aux grands skieurs. Les gens de la télévision canadienne misaient sur les Autrichiens, avaient offert d'importants contrats d'exclusivité à Schranz, à Nenning, en cas de victoire. « Si on en vient à considérer les champions de ski comme des mineurs, dit M. Martel, président de la Fédération française, il faudrait poursuivre tous ceux qui se démènent comme des diables pour leur faire transgresser le règlement. » Il faudrait inventer un nouveau délit : le détournement de skieur.
Primes et notes de frais
On parle beaucoup de Jean-Claude Killy, on parle moins des skieurs de fond norvégiens, suédois, ou finlandais qui participent dans leur pays, où cette spécialité est en faveur, à des tournées rétribuées de village en village.
On parle moins d'Annie Famose qui a acheté un appartement à Biarritz. Un appartement est moins provocant qu'une Porsche. C'est pour les vieux jours. En principe, les vieux jours d'un champion de ski sont assurés. Le ski est même le seul sport amateur qui ait un débouché social : la qualification en série A équivaut en effet à un diplôme de moniteur. Les grands champions peuvent passer professionnels et gagner une centaine de millions d'anciens francs par ans. Ils sont rares. Les autres doivent penser à s'acheter un magasin de sport, une petite pension de famille. Le métier de moniteur de ski est saisonnier, aléatoire, décevant après le pactole des années de gloire. Un skieur de l'équipe de France a plusieurs sortes de revenus. De condition le plus souvent modeste, il est d'abord appointé, comme douanier - presque tous le sont - par l'administration des Douanes, c'est-à-dire par le ministère des Finances. Ce n'est pas lourd, mais l'administration multiple les primes. Une grande marque de skis lui fournit gratuitement un contingent énorme de matériel dont il peut revendre une grande partie et lui alloue des honoraires réguliers pour différentes participations publicitaires. Il bénéficie en outre de notes de frais à chacun de ses déplacements. Il se déplace souvent. Au total, beaucoup d'argent.
« L'argent, je ne sais pas ce que c'est, s'étonne Jean-Pierre Augert. J'en ai, c'est tout. » On ne peut même pas dire qu'un champion de ski économise; il n'a rien à dépenser : c'est un jeune homme qui vit dans sa famille et qui a beaucoup d'argent de poche. « Le problème n'est pas d'assurer, comme il faudrait le faire dans d'autres sports, une formation professionnelle parallèle puisque le ski est, en lui-même, un métier, dit un entraîneur soviétique. C'est de faire suivre à l'athlète une promotion sociale équivalant à son épanouissement dans la compétition et au rôle que jouent ses victoires et son exemple dans le développement sportif de la société. C'est moins grave, chez nous, où la concurrence commerciale et la guerre n'existent pas. Chez nous, l'athlète démobilisé tombe de moins haut.
Un boulet à traîner
Il ne s'agit plus que d'un problème d'argent. Il s'agit de définir la juste place de l'athlète couronné dont on magnifie l'effort, qu'on propose en modèle à la jeunesse, qu'on décore, dans le système social. Il faudrait créer un corps spécial de héros du sport, comme il y a, en U.R.S.S., des héros du travail. Pour qu'un Jean-Claude Killy soit heureux et à sa place. Même sans millions. Comme Vladimir Kuts à Leningrad.
En France, la rosette ne fait pas le bonheur. L'attitude du gouvernement envers son héros du sport est ambiguë : « Je suis fier qu'un jeune Français soit un exemple pour les autres, a dit M. Missoffe. Je suis tout à fait solidaire de Killy. De même que je suis solidaire d'un de mes gosses qui a fait une bêtise. » M. Missoffe devant la Fédération internationale de ski, c'est comme le père qui va défendre son fils devant le proviseur. Encore ce mot de «gosses» qui revient dès qu'on parle de «Killy et des siens». Ce sont les enfants de tout le monde, de Bonnet, de Missoffe, de De Gaulle. Si on comprend bien le ministre, Jean-Claude Killy est irréprochable, mais quel boulet à traîner. La «bêtise» de Killy, c'est d'avoir vendu la mèche, d'avoir obligé le brave colonel Crespin à aller maquignonner avec un Italien comme un vulgaire voyageur de commerce.
Pourtant, le colonel Crespin gère avec habileté son agence de skieurs. Il répartit équitablement ses champions qui marchent entre les différentes marques. C'est lui qui arrange les contrats officieux. Le ski français est une petite affaire : 250 000 paires de skis par an contre plus d'un million aux Etats-Unis, 800 000 au Japon, plus de 500 000 en Autriche. Ça ne vaut pas scandale, et M. Missoffe serait prêt à laisser sa nichée remuante et avide aux prises avec les censeurs internationaux. Mais l'Elysée l'entend d'une autre oreille. Le dernier mot du Général sur Jean-Claude : « Mais enfin, pourquoi embête-t-on ce garçon ? » Les censeurs, ce garçon... Les skieurs sont décidément des enfants.
Mais on peut faire confiance à Killy. C'est un enfant doué. Il saura faire fructifier son capital, comme on lui a appris à gagner des centièmes de seconde.
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