Note du webmestre :
Michel LeBlanc, entraîneur national de l'équipe canadienne de vélo de montagne,
a participé les 11 et 12 février à son 14e Marathon canadien de ski de fond.
Il nous raconte comment ça s'est passé.
Pour mieux comprendre
Ce qui est intéressant avec cette épreuve, c’est que ce n’est pas une compétition. Il n’y a pas de chrono, pas de feuilles de résultats. C’est une épreuve unique en son genre. On peut faire 1, 2 ou 10 étapes en 2 jours si l’on veut. La seule contrainte pour les coureurs des bois est de commencer la dernière étape avant 15h15, sinon on ne peut continuer.
Le week-end du 11-12 février dernier, je participais à la 40ème édition du Marathon canadien de ski de fond, d’une distance de 160 km reliant Buckingham à Lachute. Ceci est la route inversée du trajet original. Cette épreuve de ski de fond est considérée comme la plus longue au monde sur deux jours. Plus de 2300 skieurs ont fait une ou plusieurs étapes et près de 250 coureurs des bois or ont tenté de skier les 10 étapes. Pierre Harvey était le président d’honneur.
J’en étais à ma 14ème participation consécutive, dont 12 comme coureur des bois or (soit 11ème barre d’or). Nous étions un groupe de 16 personnes : Jean-Louis Derago (21ème barre d’or), Gerry Fasset (12ème barre d’or), Gérard Cyr (14ème barre d’or), mon père Hervé (12ème barre d’or), Roger Lessard (5ème barre d’or), Pierre Harvey (1ère barre d’or), ma blonde Isabelle Jean (médaille d’argent), François Amyot (médaille d’argent), François-Guy Thivierge (médaille d’argent), Réal Robichaud (médaille d’argent), Alain Guay (médaille d’argent) ainsi que 4 nouveaux, soit : Yves Jacques, Paul Bujold, Simon Julien et Carole Drouin qui s’essayaient tous pour leur 1ère médaille de bronze. Deux autres groupes de skieurs étaient de la partie. Un de Baie-Comeau composé de Sylvain Ouellet (1ère barre d’or), Luc Cayouette, Jacques Duval, Raynald Rondeau et Gilles Gaudreault, tous médaille de bronze et un autre groupe de Drummondville composé de Denis Roy (8ème barre d’or), Jules (Xème barre d’or), Alain, Conrad, et Robert, tous des médailles d’or 1ère année.
Comme le Marathon célébrait son 40ème anniversaire, j’avais le goût de célébrer ça de façon particulière. L’idée a commencé à mijoter il y a un an. J’avais le goût d’élever le défi de skier la distance complète en pleine autonomie, de me donner un nouveau challenge soit skier les 160 kilomètres avec de l’équipement d’antan : ski de bois, bâtons en bambous, bottes 75 mm «à 3 pins», pantalon «knickers», bas au genoux, guêtre et gilet de laine. L’idée s’est confirmée en janvier 2006. Ceci est aussi une façon de rendre hommage à ceux qui l’ont déjà fait il y a plusieurs années, équipés de la sorte, entre autre mon père. J’en ai parlé à quelques uns de mes amis, question d’avoir un partenaire avec qui skier. L’idée n’a trouvé aucun preneur !
Je persiste et commence à essayer de me trouver de l’équipement. J’ai trouvé les skis et les bottes auprès de mon voisin. En venant souper chez moi il y a deux semaines, il me mentionne qu’il a tout ce qu’il faut en double. Wouawh ! Je récupère le tout le lundi avant le marathon. Je donne une couche de goudron aux skis le mardi, skis qui datent de 1970, et skie deux fois avant le marathon. Verdict : ça va être long en tabouerre ! Mercredi, il me manque les bâtons en bambou et la tenue vestimentaire. Un petit tour sur le forum de discussion de l’Association régionale de vélo de montagne me permet de récupérer des bâtons de bambou avec des courroies en cuir avec des pointes arrondies, merci à Pierre Gendron. En passant, lui et son groupe de cinq skieurs sont venus faire les 10 étapes du marathon en randonneur libre.
Jeudi midi, toujours pas de costume. Je passe faire un petit tour du côté d'une friperie, y trouve des pantalons de corduroy et un gilet de laine. J’achète du velcro chez Bouclair. Je passe chez ma couturière vers 16h et elle me dit que le tout sera prêt à 18h. Résultat : parfait !
Samedi 11 février (76 km, environ 800 mètres de dénivelé)
Coureur des bois bronze = 160 km, 10 étapes
Coureur des bois argent = 160 km, 10 étapes, charge de 5 kg
Coureur des bois or = 160 km, 10 étapes, autonomie complète et coucher à la belle étoile
Barre d’or = après la 1ère médaille d’or réussie, chaque édition supplémentaire se nomme «barre d’or»
Réveil à l’hôtel à 3h45 am. Il fait –20C. On annonce un ciel ensoleillé et un maximum de –8C. On regarde en reprise la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, question de se motiver. Comme il a énormément plu dans les semaines précédentes, nous nous attendons au pire. Les pistes sont dures et abrasives. Le klister recouvert d’un fart dur préparé la veille dans la chambre d’hôtel est le «mix» du jour, comme l’an dernier. Nous nous rendons sur le plateau de départ pour 5h15, on ajuste le fartage, prend des photos et salue nos amis coureur des bois. Le départ des coureurs des bois or se fait à 5h40, argent à 5h50 et les bronzes à 6h. À l’hôtel, mes amis sont convaincus que je ne prendrai pas le départ vêtus de la sorte avec les skis de bois. C’est mal me connaître. Je suis déterminé de me rendre jusqu’au bout des 160 kilomètres avec le matériel intact.

Je me poste en début de la ligne de départ. Mes amis me regardent tous d’un drôle d’air, en me demandant ce qui se passe, d’autre me disent que j’ai l’air «cool», certains doivent penser que je suis fou. 3-2-1 Go ! Je n’ai pas 50 mètres de fait que ma fixation gauche s’ouvre et mon ski glisse devant moi. Je dépose mon pied sur le talon du ski et continue à glisser sur quelques mètres. Je réussis à me ranger en bordure de piste, ajuste le tout et repart de nouveau. Ça y est, c’est parti pour de bon. Plus question de retourner en arrière. J’essaie de trouver un rythme qui me permettra de durer 160 kilomètres. Je skie avec des amis avec qui je n’ai pas la chance de skier souvent. Les kilomètres défilent et tout fonctionne à merveille. Le levé du soleil est magnifique et annonce une journée magnifique. Et quelle journée ce fut !
Ce qui va bien avec des skis de bois, c’est l’adhérence. Ce n’est pas compliqué, je monterais dans un arbre. Ce qui va moins bien : je ne glisse pas ! La largeur du ski et des fixations fait que je frotte de chaque côté de la piste. Résultat : je dois skier la majorité du temps au centre de la piste (environ 1m50 de large) qui est tracée en double, une piste à gauche et une à droite. Je fais un mélange de «skate» et de classique. Après une étape complète, je trouve mon rythme de croisière. À mon grand étonnement et plaisir, cette vitesse correspond avec celle de mon père. Je fais donc les quatre étapes suivantes avec lui. Quel honneur et plaisir de skier avec lui. Plusieurs personnes m’envient. Nous avons des conditions idéales, soleil, -7C et un léger vent de dos. Hervé et moi arrivons au campement vers 13h45. Il n’y a pas plus de 30 skieurs au campement. Mon père est comme le bon vin, meilleur en vieillissant. À 67 ans, c’est tout simplement exceptionnel !

La seule ombre au tableau : une blessure. J’ai mal au dessous du gros orteil. J’ai développé ça il y deux semaines et n’ai pas eu le temps de la guérir. La douleur est à 3-4 sur 10 et elle tiendra tout le marathon durant. Je devrai vivre avec.
Le campement
Le campement fait 300 mètres par 15 à 25 mètres. L’organisation fournit le bois, l’eau chaude, la «balle» de foin qui sert de «Lay-Z-Boy» et du foin comme matelas pour dormir. Je traîne qu’un petit matelas de sol bleu et un sac de couchage. Pas de tente, ni bivouac. À la belle étoile. La raison : le poids ! Chaque livre en moins sur nos épaules fait une énorme différence. Je suis parti le samedi matin avec 17 livres. Je terminerai le dimanche avec 15 livres (nourriture en moins). Durant tout l’après midi, les coureurs des bois arriveront jusqu’à 17h en pleine noirceur. Pendant ce temps, je fais sécher mon linge, mange et socialise avec mes amis. Nous sommes nombreux de notre groupe. Nous avons besoin de deux emplacements de feu. Le plus jeune coureur de bois or au camp n’a que 14 ans. Le plus vieux a 70 ans, je crois.

Pierre Harvey, qui est arrivé le premier au campement, trouve ça moins pénible qu’à la première année. Il fait ses rondes de social et est sollicité de toute part pour des photos. Nous fartons nos skis au dessus du feu avec une base de klister recouvert de fart dur. On annonce –20C pour la nuit. Je n’ai que mon sac 3 saisons (-9C). Comme je couche habillé, je suis confiant de passer une bonne nuit. Gerry Fasset et François Guy Thivierge se chargent de nous entretenir avec de bonnes histoires, question de nous aider à bien dormir. La majorité des skieurs vont se coucher vers 19h. Je veille un peu plus tard et vais au lit vers 20h. Il fait presque pleine lune. Nous sommes tous couchés un à côté de l’autre. Je couche sous mon même arbre depuis plusieurs années. Durant le nuit, c’est la symphonie du ronflement. Le lendemain au réveil tout le monde s’accuse et personne n’est coupable ! C’est de bonne guerre.
Dimanche 12 février (81 km., environ 1500 mètres de dénivelé)
Réveil 4h. –24C. Déjeuner 4h20. On annonce –4C et ensoleillé. Départ 5h45 cette année, car on a rajouté 5 kilomètres à la première étape. Se sortir du sac de couchage et commencer à s’organiser représente un des moments le plus difficile du marathon. On fonctionne au ralenti. Ça serait si cool de rester «vacher» un peu dans le sac de couchage. Le départ se fait sous une lune qui nous éclaire très bien. Pas besoin de lampe frontale. La machine fonctionne au ralenti. Les pieds sont raides. La glisse est ordinaire. Ça prend un bon 30-45 minutes avant de se sentir bien. La journée s’annonce longue. Je figure que je devrais rejoindre la ligne d’arrivée vers 15h30, soit 9h45 de ski. Tout juste après le début de la 2ème étape, nous descendons 100-150 mètres de dénivelé. La piste longe une rivière dégelée qui coule à flots. Il est tout juste 7h, soit 10-15 minutes avant le lever du soleil. L’humidité de la rivière avec le point de rosée du matin font que le froid nous perce littéralement la peau. Dans cette étape, je rattrape mon père et François Amyot et terminons ensemble. Nous amorçons ainsi la 3ème et plus dure étape du marathon, 16 kilomètres avec au moins 500 mètres de dénivelé. Je pense à beaucoup de gens dans cette étape, ma mère qui me suit à distance en Gaspésie, la mère d’un de mes amis qui se bat pour survivre et à ma blonde derrière moi qui tente de faire sa médaille d’argent. Nous mettrons deux heures pour la boucler. Pour le reste, près de 28 kilomètres avec un profil descendant. Je skie et jase toute la 4ème étape avec l’épouse de Chris Blanchard. Il est un athlète olympique en ski de fond et skie devant avec Pierre Harvey. Elle fait sa médaille de bronze. Elle ne skie que depuis trois ans. Le temps passe vite. Pour la dernière étape, je décide d’attendre mon père et de skier avec lui ainsi qu’avec Réal Robichaud qui rêve de faire sa médaille d’or l’an prochain et Marcel Moreau, un maniaque de ski qui ira faire le tour de la Gaspésie la semaine prochaine. C’est un pur délice. Je suis choyé d’être en santé, d’être en forme et de skier avec mon père. Nous terminerons à 15h15. J’ai skié près de 8 heures le samedi et 9h30 le dimanche avec mon équipement «old school». C’est moins pire que je ne le croyais. Je me suis arrêté pour farter qu’une seule fois durant la journée. Vive les skis de bois ! Derrière moi, je ne sais toujours pas ce qu’il advient d’Isabelle. Je vais faire un tour à la ligne d’arrivée à 17h15 et l’aperçoit qui a complété sa deuxième journée. Elle me dit qu’elle a aussi complété sa journée d’hier. Elle a réussi. Yahoo ! Elle aura skié en tout, plus de 21 heures. Très impressionnant !
Presque tout le monde du groupe a complété la distance complète. Roger Lessard a souffert toute la journée. Au campement, nous faisons sécher nos bottes. Le problème de trop les faire chauffer, c’est qu’elles peuvent rapetisser quelque peu. Avec les pieds qui sont enflés, le résultat peut être catastrophique. C’est ce qui est arrivé à Roger. Il a souffert à chacun des 81 kilomètres de la journée, avec ses orteils qui appuyaient dans le bout de ses bottes. Il n’a pas «trippé» une seconde de la journée, mais il a réussi. Wouawh ! Le simple fait de prendre départ à ce marathon de 160 kilomètres est déjà un exploit et un signe de courage et de détermination. Bravo à tous. Vous êtes des champions. Fait à souligner, un athlète paralympique a réussi 2 étapes, soit près de 40 kilomètres en ski-luge.
Nous nous réunissons au banquet autour d’une bonne bière en nous racontant notre expérience et parlons déjà de l’édition 2007. Isabelle est demandée à l’avant sur la scène pour recevoir un prix très spécial : le Tour du chapeau. Pour le mériter, on doit réaliser dans une année : le marathon canadien de ski de fond en coureur des bois (elle l’a complété en 2005), un marathon de course à pied (elle a fait celui de Philadelphie en 2005) et le Rideau Tour Lake (350 kilomètres en 2 jours, Ottawa-Kingston aller retour). 19 personnes l’ont réussi en 2005.

C’est un peu ça le marathon et bien plus. C’est avant tout un happening où des gens partageant des valeurs de santé, de plaisir et de détermination se rencontrent pour relever un défi. Merci aux organisateurs, aux bénévoles et aux commanditaires qui nous font «tripper» à chaque année. Longue vie au Marathon canadien de ski de fond. On se voit au 41ème l’an prochain.
Michel LeBlanc
PS S’il y en a qui sont intéressés par le Marathon, n’hésitez pas à consulter le site officiel de l'événement. Plusieurs photos de l'édition 2006 sont disponibles ici.
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